Les violences policières augmentent-elles en France ?

Le décès de Rémi Fraisse, tué par une grenade offensive, l’usage abusif et en forte augmentation des « armes non-létales » (pistolet Taser ou Flash-ball) dénoncé par le Défenseur des droits dans son rapport, ont ramené sur le devant de la scène médiatique cette question politiquement sensible. Il est vrai que la justice semble ne plus fonctionner quand les forces de l’ordre sont en cause : réticence à poursuivre les responsables, circonstances du « drame » maintenues opaques, procédure lente et souvent à charge contre les victimes qui aboutit généralement à une ordonnance de non-lieu, à un classement sans suite ou à une relaxe (pour la plupart des affaires), à une peine de prison avec sursis ou, fait rarissime, à une peine de prison ferme. Seules 5 % des affaires recensées ont conduit à cette dernière option. Le déséquilibre est frappant : rappelons que le meurtre d’une personne dépositaire de l’autorité publique est passible de la réclusion criminelle à perpétuité. Si le traitement pénal semble invariablement favoriser les policiers face à leurs victimes, quel que soit le gouvernement en place, en revanche leurs « passages à l’acte » redoublent d’intensité sous les législatures de droite.


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Les décès liés aux « bavures policières », sont particulièrement nombreux depuis 2002 : 206 entre 2002 et 2013 inclus, soit près d’une vingtaine par an, tandis que le nombre de policiers tués en service ne cesse de diminuer – exactement 67 pour la même période d’après le comptage de Stéphane Lemercier – dont la majorité pour des raisons accidentelles. Dans les rangs des « forces de l’ordre », les années 2000 ont été les moins meurtrières des 30 dernières.  Selon un rapport d’Amnesty International d’avril 2009, cette progression s’explique par l’impunité de fait dont bénéficient les policiers, étant couverts par leur hiérarchie, et par l’obligation de résultats à laquelle ils sont soumis qui favorise une multiplication des contrôles et donc des chances de dérapage. La « présomption d’innocence renforcée » que voulait instaurer le candidat Sarkozy entre les deux tours des élections présidentielles, à la demande de plusieurs syndicats de police, est un signe parmi d’autres de la complaisance de la droite. Inversement, le nouveau code de déontologie des forces de l’ordre mis en place par l’actuel gouvernement ou la création en 2000 de la Commission Nationale de Déontologie de la Sécurité (que Sarkozy a bien pris le soin de supprimer) montre une volonté de mieux encadrer les pratiques policières. De fait, les bavures policières mortelles sont généralement plus fréquentes sous les gouvernements de droite, le sentiment d’impunité éprouvé par les policiers étant sans doute conforté par l’idéologie sécuritaire favorable aux forces de l’ordre : sur la période 1979-2013, on en compte 271 pendant les 17,5 années de législature de droite et 95 pendant les 17,5 années restantes, soit un rapport de 1 à 3. De fait, le nombre de plaintes dont s’est saisie la Commission Nationale de Déontologie de la Sécurité  a nettement progressé : de 140 en 2006, l’effectif annuel monte à 228 en 2009, soit une augmentation de plus de 60 %. Chez les gendarmes, le sentiment d’impunité est encouragé par la « présomption de légitime défense » dont ils bénéficient.

La police ne frappe pas au hasard : ce sont généralement les populations les plus démunies en capital social et en ressources juridiques (jeunes, étrangers ou issus de l’immigration et appartenant aux classes populaires) qui sont les cibles des violences policières. Le profil-type de la victime est un homme noir ou d’origine arabe, habitant un quartier populaire de l’agglomération francilienne ou lyonnaise, âgé de 25 à 30 ans. Les « handicaps » sociaux diminuent fortement la validité des témoignages et la recevabilité de la plainte éventuelle. Dans son rapport de 2010, Amnesty International estimait en outre que les enquêtes sur les violences policières semblent « souvent manquer d’indépendance et d’impartialité », la quasi-inexistence de sanctions émises à l’encontre de policiers s’expliquant par plusieurs facteurs : « la difficulté à déposer plainte contre un officier de police ; les manœuvres d’intimidation de la part de certains policiers ; le non-respect fréquent des droits des détenus en garde à vue ; une conception dévoyée de la solidarité policière qui conduit certains fonctionnaires à couvrir les atteintes commises ; l’absence de poursuites ; les retards déraisonnables dans les enquêtes judiciaires ; des sanctions souvent trop légères pour les actes commis ; et l’insuffisance d’une autorité indépendante d’accès direct pour traiter les plaintes contre la police». Les circonstances du drame sont à l’avenant : course-poursuite en voiture, garde-à-vue ou placement en cellule de dégrisement, contrôle d’identité ou interpellation qui tourne mal, tentative de fuite… Dans une majorité des cas, policiers et gendarmes concernés ont fait usage de leur arme à feu. La majorité des tirs touche des régions du corps peu propices à une neutralisation tentant d’éviter la mort. Sur un échantillon de 200 personnes tuées par balles, une cinquantaine sont atteintes à la tête, 25 dans la poitrine, 25 dans le dos, une dizaine dans l’abdomen, une dizaine dans la nuque, une dizaine dans le cœur, 6 dans le cou. Une soixantaine de morts par balles n’est pas renseignée. Pourtant, dans ces cas précis, les situations où les agents se font tirer dessus, et sont donc contraints de riposter, demeurent exceptionnelles…

Les violences policières sont le fait d’une société toujours plus inégalitaire et d’une politique de classe toujours plus brutale envers les pauvres et les immigrés. Leur progression depuis 35 ans est une tendance lourde : de 6 à 8 bavures mortelles par an entre 1977 et 1997, on passe à 10 dans la période 1997-2001 puis à 18 depuis 2002. L’année 2012 ne fait pas exception avec 19 décès, dont 12 au cours des 6 premiers mois. Face à une « crise » économique qui les met en échec, les gouvernements qui se succèdent depuis 30 ans sont tentés de choisir l’autoritarisme étatique et policier en lieu et place des politiques sociales de relance keynesienne, plus difficiles à mettre en œuvre du fait de la supranationalisation des politiques économiques. Ce choix est lourd de conséquences. Il conduit à miser sur les rapports de force en criminalisant les résistances populaires, en multipliant les unités d’intervention brutales et militarisées (types BAC), en donnant de plus en plus de pouvoir à la police, en développant les technologies et les armements. Cette politique ne peut qu’entraîner toujours plus de dérapages et toujours plus de victimes.

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25 réflexions sur “Les violences policières augmentent-elles en France ?

  1. L’ouverture aux autres, tant prôné par la violente critique formulée contre les forces de l’ordre (voir le scandaleux montage photo joint à l’article), supposerait déjà de ne pas censurer leurs messages… Faites ce que je dis mais pas ce que je fais ?!

    • scandaleux ? et l’assassinat d’un jeune par les forces de l’ordre ça te laisse froid ? curieuse échelle de l’indignation qui me fait penser à ceux qui crient à l’antisémitisme à tout bout de champ et qui n’ont pas une pensée pour les enfants de Gaza tués par les bombes israéliennes. Etre scandalisé par une photo quand des dizaines de manifestants se font tabasser par les flics et croupissent en garde à vue, mdrr. Ben oui, les « forces de l’ordre » tuent de plus en plus, y compris (et surtout) des gens comme toi jeunes et prolos, tu le saurais si tu avais fait au moins l’effort de lire l’article. Je ne te salue pas.

      • L’ « assassinat » ? Les mots ont-ils un sens M. Bourgoin, ou bien êtes-vous aveuglé par votre tropisme anti-étatique, et versez dans la novlangue au même titre que les hiérarques de l’oligarchie que vous fustigez ?

        Et quel rapport avec un antisémitisme avec lequel je ne crie certainement pas ? Qu’est-ce donc ces amalgames facheux et hors de propos ?

        Je vous ai déjà dit (avant que vous le censuriez) que les forces de l’ordre étaient chargé de maintenir ce pourquoi ils existaient et étaient mandatés. C’est un non sens que de leur repprocher.

        La police, comme l’armée, sont aux ordres. C’est leur raison d’être. Si vous avez quelque chose à repprocher à quelqu’un c’est aux politiques que vous devez le faire, non à leur éxécutants.

        Cela supposerait aussi de vous interroger sur vos propres positionnements. Car je ne doute pas que les gouvernants actuels qui se succèdent depuis trente ans ont été parfaitemment élus par une majorité de citoyens français. Le démentirez-vous ?

        Par simple curiosité, pour qui avez-vous voté au premier et second tour des dernières présidentielles, afin de confronter le cas échéant vos indignations actuelles avec la cohérence (supposée) de vos positionnements politiques…?

      • vous manquez totalement de culture politique, je pense donc qu’il est inutile de discuter avec vous. Les « forces de l’ordre » sont les chiens de garde du système (oligarchique), ce sont des individus qui ont fait le choix professionnel de travailler pour ses représentants politiques (élus bien sûr, mais ça ne change rien au fait). On peut choisir d’ignorer cette donnée fondamentale mais ça ne la fait pas disparaître pour autant.

      • Votre condescendance ne vous sauvera pas : je persiste à soutenir qu’il ne sert à rien de repprocher à un corps constitué de faire ce pourquoi il existe. C’est d’un non-sens total. Une ineptie.

        C’est le même genre d’argutie exactement, selon moi absurde, qui consiste à accuser l’armée d’avoir rétabli l’ordre à Alger en 57, en faisant fi au passage qu’elle en avait reçu l’ordre explicite de son autorité hiérarchique directe (jusqu’à preuve du contraire) : le gouvernement français, avec à l’époque l’entier soutien des députés communistes, qui tous votérent les pouvoirs spéciaux à celle-ci ! Une vérité qui n’est pas forcément bonne de rappeler, surtout de la part de quelqu’un qui dispose d’une si faible « culture politique »…

        En revanche, vous pourriez tout à fait fustiger le rôle objectif des mass-médias et plus particulièrement les « journaux d’information », les journalistes ayant une charte déontologique ils devraient normalement la respecter. Or ils l’a trahissent en permanence objectivement, a contrario des forces de l’ordre donc !

        D’autre part je ne vois pas bien où nous mène votre critique radicale de ces dernières : les jugez-vous inutiles ? Pensez-vous que l’on puisse s’en départir ? Est-ce bien raisonnable ? Vous me permettrez de penser que non. Du moins je l’espère.

    • julien alias frank o mon papa il tient un gros magazin leclerc et en plus j ai fait des etudes de philo alors jprends le droit de dire des insanites sur la populasse en pleine jacquerie

      pour qui y sprennent ces gueux qui vivent ailleurs qu intra muros d abord heureusement qu on a des robocops pour en ecorcher quelques uns de temps en temps il manquerait plus qu ils arrivent a defendre pacifiquement leurs droits les plus naturels et vitaux

      allez franky jte pardonne en souvenir du temps ou tu faisais le clown au lycee pour le 1er avril a cette epoque tu avais encore l ame d affronter l autorite pour la plus grande joie de tes petits camarades

      a bon entendeur bon entendant salut

      a plus

  2. Reporterre publie des photos de « casseurs » prises lors de la manif de Nantes. De curieux casseurs habillés en voyous qui portent un brassard orange « police ». De curieux casseurs qui sont mêlés aux policiers en tenue. De curieux casseurs qui arrêtent des manifestants pour le compte de la police. Des photos éloquentes…

    http://www.reporterre.net/spip.php?article6522

    Ce n’est pas tout récent mais, puisque les vieilles recettes sont toujours d’actualité, on pourra aussi lire :
    http://cettesemaine.free.fr/spip/article.php3?id_article=4740
    http://www.legrandsoir.info/ii-les-potes-de-nos-calomniateurs-infiltres-par-la-dcri.html

  3. Suis-je le seul a avoir manifesté et avoir été content de voir un encadrement policier en queue de défilé, vu comment ça dégénère ?

    C’est aussi grâce aux forces de l’ordre que des manifs peuvent se dérouler. Elles ont le difficile rôle de défendre ceux qui sont là sans rien avoir demandé ( = les salopards de riches de propriétaires de vitrines / voitures, bouh les vilains,),
    ainsi ceux qui manifestent leurs idées,
    les protéger tant bien que mal des débordements inhérents aux foules.

    Ils en feront toujours trop ou pas assez.

    Accuseriez-vous les gendarmes d’être responsables des débordements ?
    Dans quel monde peuplé de licornes roses vivez-vous ?

    J’imagine que les forces de l’ordre traînent la même proportion de cons que n’importe quelle population, faut-il généraliser ?

  4. Je confirme, je vis dans le 93, et quand on est jeune / noir / supposé sans position sociale importante, les policiers n’ont aucun respect. Un mec en costard-cravate ne se fait jamais contrôler, tandis que souvent des jeunes se font gifler pendant les contrôles ou humilier (couvre-chef jeté à terre, cigarette arrachée de la bouche, etc…) Bien entendu, on ne peut rien faire, toute protestation donne lieu à une arrestation pour outrage et rebellion. Pour parer par avance à ce genre de critique, je précise que ces jeunes ne sont pas des voyous, des racailles ou je ne sais quoi. Il vont seulement à la fac, faire leurs courses, ou autres (et même si, les policiers n’ont pas à agir comme ça).
    Il faut surtout punir les politiciens, je pense, qui s’en servent comme milice privée dès qu’il y a des manifestations, et qui tacitement — ou pas — laissent libre-cours à la violence policière.
    PS : je ne suis pas un « sale gauchiste ». Je n’ai jamais voté, donc inutile de m’inclure dans une quelconque querelle de partis pour me répondre. Il suffit d’ouvrir les yeux pour constater tout ceci.

  5. Nicolas,

    Vous manquez de mesure. Vous vous présentez comme chercheur et vous écrivez comme un militant. Vos démonstrations n’ont pas la rigueur scientifique attendue tandis que l’idéologie deborde de vos propos parfois violents.

    Je suis policier et je venais voir un peu ce qu’un chercheur pouvait pensait de mon travail, quite à devoir me remettre en question. Mais à vous lire, je comprends que vos certitudes n’appellent aucune confrontation d’expérience ou d’idée. Il serait donc inutile de débattre.

    Tant pis pour moi, contraint de demeurer dans l’obscurantisme dont votre idéologie ne m’aide pas à sortir.

    • C’est bizarre de mettre sur le dos de l’idéologie d’une tierce personne son propre obscurantisme. De plus, Vous dites que les propos de Nicolas Bourgoin peuvent être violents. En ce moment, ce n’est pas ses propos qui le sont mais bien les actes de vos collègues obéissant à des ordres anticonstitutionnels, si l’on considère encore que le droit de manifester en est un. D’autant que ces violences policières ne sont pas le fait du hasard. D’un coté « les gauchistes » qu’on tabasse à notre dame des landes , barrage, Toulouse, Rennes, Nantes, et d’un autre coté des agriculteurs de la FNSEA qui peuvent incendier le centre des impôts de leurs choix en toute impunité.

      • oui mais ils peuvent aussi désobéir à des ordres qui sont illégaux. Ce qu’ils ne font que très rarement. Je suis syndicaliste et j’ai été arrêté sur mon lieu de travail parce que Sarkozy allait visiter le village où je bosse. Cet ordre était illégal, d’ailleurs j’ai gagné le procès suite à la plainte contre X déposée pour privation de liberté. Des gendarmes ont obéi à cet ordre, mais ce jour là, un gendarme a refusé. Je ne suis pas si sur que balancer des grenades offensives soit si légal que ça. Pendant mon service militaire on apprenait à en balancer pour attaquer une maison. C’est bien que ces armes tuent. J’aime quand ils sont tous étonnés de savoir qu’une arme peut tuer. De plus, la légalité n’est pas la seule à rentrer en compte. Sinon nous sommes des machines. Le sens de l’éthique ça existe aussi et dans l’armée il y a eu le précédent du général de la Bollardière.

    • il serait interessant de savoir ce que des militaires ou des policiers pensent a propos des crs qui ont defile dans le cortege de la manifestafion de soutien aux palestiniens sous les bombes

      c etait emouvant de voir bravoure courage engagement et loyaute dans les yeux de ceux a qui les politocards donnent trop souvent l ordre de charger des foules de citoyens pousses a la colere par une crise fabriquee de toute piece

      avec pour disuader les agents assurant la securite de tous en principe le chantage d etre comme tout employe de chaque secteur renvoye a la case pole empoisse

      apres c est trop tard jpete les plombs putain jpete les plombs comme chantait disiz

  6. Soutenez le documentaire Qui a tué Ali Ziri?, qui parle de l’affaire Ali Ziri, chibani mort suite à son interpellation par la police nationale d’Argenteuil en juin 2009. A travers cette affaire, le film rejoint d’autres histoires de violences policières. Une collecte via internet a été mise en place ; aidez-nous à terminer et sortir en salles ce beau support de libre expression :
    http://www.kisskissbankbank.com/qui-a-tue-ali-ziri-une-histoire-et-un-film-etouffes

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