La police tue toujours plus

D’année en année, le sinistre bilan des violences policières ne cesse de s’alourdir. D’environ une dizaine pendant les décennies 1980 et 1990, l’effectif annuel de personnes tuées approche la quinzaine dans les années 2000 puis la vingtaine pendant la présidence Hollande. Et rien ne semble pouvoir arrêter cette ascension folle : en 2017, année de l’élection de Macron, on ne compte pas moins de 35 citoyens français tués par les forces de l’ordre, un chiffre inédit. Depuis 1977, soit une période de 42 ans, ce sont près de 600 personnes qui ont été tuées. Et si 2018 marque un recul très relatif avec 26 morts, 2019 est bien partie pour être une année noire quand on considère l’extrême violence de la répression qui s’abat contre les gilets jaunes.

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Gilets jaunes : l’exécutif ressuscite la loi anti-casseurs.

La loi anti-casseurs avait été promulguée le 8 mai 1970 par le pouvoir gaulliste dans un contexte de montée des luttes revendicatives et fut à cette époque vivement combattue par l’opposition de gauche. Ce texte, censé réduire les débordements considérés comme violents lors des manifestations, a permis à la bourgeoisie de criminaliser le mouvement syndical, étudiant et ouvrier. Il est à l’origine de la poursuite, de l’arrestation et de la condamnation de nombreux manifestants et responsables syndicaux ou politiques dans la décennie 1970. Plusieurs points étaient critiqués par certains juristes : en instituant une responsabilité pénale collective, elle était contraire au droit français selon lequel nul ne doit être passible de peine qu’à raison de son fait personnel (arrêt de la Cour de Cassation, 26 février 1956). Elle était ensuite dénoncée comme inutile, ne venant combler aucun vide juridique, car le Code pénal sanctionnait déjà sévèrement les violences commises en réunion. Enfin, elle fut considérée comme dangereuse car susceptible de conduire, par une extension à l’infini de la responsabilité collective du fait d’autrui, à de profondes injustices : « Des personnes qui avaient simplement participé à une grande manifestation au cours de laquelle, très loin d’elles, un homicide avait été commis (…) ont été (…) déclarées responsables du préjudice moral causé par cet homicide, au motif que ce préjudice découlait des violences commises[1] ». Cette loi, abrogée le 26 octobre 1981, trouvera toutefois une seconde vie avec la promulgation de la loi anti-bandes[2] de février 2010… et une troisième avec la loi « visant à prévenir les violences lors des manifestations et à sanctionner leurs auteurs » examinée ce mercredi 23 janvier par les députés de la commission des Lois de l’Assemblée.

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« Guerilla » de Laurent Obertone : pourquoi un tel succès ?

Le succès éditoral de Guerilla ne faiblit pas. Parti sur les chapeaux de roues (30.000 exemplaires ont été écoulés le mois de sa sortie), le livre marche toujours aussi bien deux ans après, figurant encore dans le peloton des 1000 premières ventes sur Amazon. Comment expliquer ce phénomène ? Bien que le roman ait largement bénéficié de l’intérêt et du soutien des médias au moment de sa sortie en tout cas ceux ancrés à droite (contrairement à ce qu’affirme l’auteur) ainsi que des réseaux islamophobes ou identitaires, le buzz ne fait pas le best-seller, loin s’en faut. Invoquer ses qualités littéraires intrinsèques ? À vrai dire, elles font plutôt défaut. Au lieu du choc annoncé dans de la bande-annonce tapageuse et racoleuse dont les sulfureuses éditions Ring se sont fait une spécialité, c’est plutôt du toc qui attend le lecteur. Écrit à l’emporte-pièce, décousu et morcelé, passant d’un personnage à un autre sans unité d’ensemble, le roman se contente d’aligner avec complaisance scènes de pillages, de lynchages et de meurtres jusqu’à l’écoeurement. Et lesdits personnages ne brillent pas par leur finesse. Les portraits prétendument sociologiques (le journaliste bobo, le militaire en retraite, l’antifa, le militant identitaire,…) sont grossiers et caricaturaux, sans nuances. Tout est artificiel, outrancier, invraisemblable jusqu’au nom du Président de la République (franchement, qui oserait s’appeler Jacques Chalarose ?).

Alors quoi ? Pour expliquer ses ventes, Laurent Obertone invoque souvent ses positions à contre-courant des médias officiels. Mais est-ce vraiment le cas ? Et si au contraire Guerilla devait son succès à sa parfaite conformité à l’air du temps ?

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« Société de vigilance » : demain, tous suspects ?

« La société de vigilance » est le nom donné par Emmanuel Macron à la nouvelle doctrine de sécurité publique pour les années à venir. Le passage de l’état d’urgence dans le droit commun n’aura donc été qu’une étape d’un processus visant à mettre la société française sous surveillance et à promouvoir un état de suspicion généralisée. La prochaine sera la mise sur pied de la « Police de Sécurité du Quotidien » qui servira d’accélérateur à une politique sécuritaire prédictive.

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Guerre en Syrie, révision de la Constitution et lois discriminatoires : que cache la fuite en avant de François Hollande ?

Effet d’aubaine, les attentats du 13 novembre donnent les mains libres à l’exécutif pour négocier un virage ultra-sécuritaire en s’assurant du soutien de l’opinion publique. Le scénario est rodé – acte de terrorisme, médiatisation à outrance et réaction sécuritaire – mais la réponse surprend cette fois par sa brutalité et son ampleur inédite. Constitutionnalisation de l’état d’urgence, offensive anti-musulmane sur le front intérieur et guerre militarisée sur le font extérieur. Au-delà de l’incohérence de la diplomatie française, de l’islamophobie  des responsables politiques et de l’instrumentalisation de la menace terroriste à des fins sécuritaires, se cache un projet désormais avoué par le chef de l’État lui-même : mener une guerre de civilisation contre le monde musulman, suivant ainsi le sillon tracé par l’admininistration Bush au lendemain des attentats du 11 septembre. Les effets de cette politique sont connus : effondrement économique, tensions géopolitiques et chaos migratoire. Trois maux qui ne font qu’alimenter la menace terroriste. Mais à qui donc profite le crime ?

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Justice prédictive et surveillance globale : demain tous suspects ?

La future loi sur le renseignement qui légalise la surveillance de masse sous couvert de guerre contre le terrorisme a fait les choux gras de la presse dominante. Mais cette énième loi liberticide qui suit de près la loi sur le terrorisme de novembre dernier, la loi sur la géolocalisation de mars 2014 et la loi de programmation militaire de décembre 2013, n’est que le point d’orgue d’un processus qui a débuté il y a une dizaine d’années : le basculement progressif du droit pénal dans un régime préventif. La traque obsessionnelle des individus dangereux ou des comportements suspects aux fins d’éradiquer les menaces avant même qu’elles ne se concrétisent était déjà l’un des axes forts du rapport Bauer de 2008. Avec les mesures antiterroristes mises en place par l’actuel exécutif, le « décèlement précoce » des foyers de subversion est plus que jamais à l’ordre du jour et cette nouvelle doctrine de sécurité est sans doute la plus terrifiante arme de destruction massive des libertés publiques jamais inventée.

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La lente mise à mort de la liberté d’expression

Jamais un gouvernement n’aura fait autant reculer les libertés publiques que celui de Manuel Valls, à croire que la champ d’action du ministre de l’Intérieur se réduit à sanctionner l’expression d’opinions dissidentes. Chaque affaire médiatique est l’occasion de nouveaux reculs : affaire Mehra, affaire Clément Méric, affaire Dieudonné, fusillade de Bruxelles, attentat de Charlie Hebdo… autant de fenêtres d’opportunité pour gagner le soutien de l’opinion et faire passer des lois liberticides. Chaque situation de crise provoque un sentiment d’anxiété sociale appelant une reprise en main par l’État : le gouvernement et les médias dominants sont passés maîtres dans l’art de manier à  dessein ce mouvement d’insécurisation/sécurisation par lequel ils soumettent l’opinion. On assiste ainsi à une véritable mutation du contrôle social : hier l’instrument du combat contre la délinquance classique, il est aujourd’hui le moyen de défendre un ordre qui se veut moral et républicain mais qui est surtout identitaire et discriminatoire. Façonner les consciences et sanctionner les récalcitrants, voilà pour l’essentiel à quoi se réduit la politique autoritaire du gouvernement socialiste. Elle est le point d’achèvement d’un processus qui débute au milieu des années 1980 et dont nous voudrions rappeler ici les grandes lignes.  Lire la suite

Sécuritarisme : un état des lieux, par Céline Berthenet

Chasse aux sorcières, mise sous surveillance d’Internet, laminage de la liberté d’expression, guerre contre l’Islam, montée en force du délit d’opinion… les analyses développées dans « La République contre les libertés » donnent des clés pour comprendre la politique actuelle du gouvernement, aux antipodes de ce que la gauche défendait dans la décennie 1970. Les prémices du tournant autoritaire du Parti Socialiste remontent à 1983, au moment de sa conversion au libéralisme économique, et il ne cesse depuis de s’affirmer menaçant toujours plus les libertés publiques. Est présenté ci-après le texte d’un entretien de presse sur ces questions publié initialement dans l’édition de L’Est Républicain du 11 février 2015.  Lire la suite

La Révolution sécuritaire (1976-2012), analyse critique (Elizaveta Glotova)

… la violence est devenue un sujet de préoccupation prioritaire qui éclipse la question sociale ; les droits des justiciables et les libertés publiques sont laminés au nom de la sécurité ; le traitement social de la délinquance s’efface au profit des politiques de maintien de l’ordre (page 7), tel est le J’accuse péremptoire auquel Nicolas Bourgoin consacre son dernier ouvrage, La révolution sécuritaire (1976-2012). Maître de conférences en sociologie-démographie, cet auteur s’est auparavant illustré dans deux études originales, Le suicide en prison (Paris, L’Harmattan, 1994) qui analysait l’hypothèse de la « rationalité du suicide » à partir de matériaux uniques tels des courriers de détenus, et Les chiffres du crime. Statistiques criminelles et contrôle social (Paris, L’Harmattan, 2008) qui avait été favorablement commentée dans cette revue (1).

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La Révolution sécuritaire

Eric Michel : Bonjour, tout d’abord une question naïve : qu’est-ce que la révolution sécuritaire ?

Nicolas Bourgoin : C’est un bouleversement complet dans le traitement pénal de la délinquance et plus largement dans la réaction de l’appareil d’État aux désordres sociaux. En moins de 40 ans, nous sommes passés d’un modèle humaniste fondé sur la prévention sociale et le reclassement des déviants à une fuite en avant dans le tout répressif. Et ce basculement a des conséquences très concrètes : réduction des libertés publiques, multiplication des dispositifs de surveillance, accroissement des violences policières et des gardes à vue, traques aux sans papiers, augmentation spectaculaire du nombre de détenus, fichage généralisé des populations,…

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EM : Le terme de « révolution » semble être ici à contre emploi : révolution est généralement synonyme d’émancipation…

NB : Oui mais il existe aussi des révolutions conservatrices ! Révolution est ici pris dans son sens premier : mouvement circulaire qui fait revenir au point d’origine. La révolution sécuritaire fait du neuf avec du vieux en recyclant les vieilles recettes punitives. C’est un retour aux sources du code de 1810 dans sa version épurée : un moyen pour la bourgeoisie de défendre son pouvoir politique et ses institutions contre les illégalismes populaires et les poussées contestataires. C’est, plus concrètement, le retour à une justice de classe.

EM : En quoi le marxisme t’a servi dans ton analyse ?

NB : Il m’a permis de dépasser les analyses classiques qui se cantonnent souvent au descriptif. Beaucoup d’ouvrages ont été publiés en France sur les politiques sécuritaires, environ une trentaine depuis 2002, mais la grande majorité les considèrent comme un phénomène sui generis ou une mode passagère liée à la couleur politique de la Chancellerie. Or les politiques sécuritaires sont durables et dépendent bien davantage des cycles économiques que des alternances gouvernementales. Elles sont mises en place par la bourgeoisie quand les contradictions du capitalisme, exacerbées par la crise, deviennent ingérables par les méthodes qu’elle employait jusqu’alors, en particulier la régulation par des politiques sociales protectrices et redistributrices. La force brute du pouvoir étatique est alors mobilisée. Cela renvoie à la conception marxiste de l’État comme appareil de contrôle et de répression au service de la classe dominante et bien sûr à l’analyse du fascisme que faisait Georges Dimitrov. La politique sécuritaire est un fascisme moderne.

EM : Pourquoi ces dates : 1976-2012 ?

NB : 1976 est l’année de rédaction du rapport Peyrefitte qui est le premier acte de la révolution sécuritaire. Le pouvoir bourgeois a besoin d’un outil pour casser les résistances populaires à l’austérité instaurée par le gouvernement Barre dans un contexte de crise économique naissante. On a fait bien sûr du répressif avant, en particulier sous le ministère Marcellin, mais pas de manière systématique et globale. Ce rapport a une double fonction : produire un écran de fumée idéologique pour cacher les effets délétères de la crise naissante, justifier les politiques de lutte contre la « violence » (le terme est omniprésent dans le rapport) avec le vote des premières lois sécuritaires : plan Vigipirate (1978), période de sûreté (1978), lois Bonnet (1980) et Sécurité et Liberté (1981). 2012 marque la fin de l’escalade sécuritaire avec le retour de la gauche aux « affaires ». Mais s’il n’y a pas de vote de nouvelles lois, il n’y a pas non plus de retour en arrière. C’est donc davantage un « Thermidor », une pause dans un processus révolutionnaire, qu’une contre-révolution.

EM : Peut-on sortir de la révolution sécuritaire ? et comment ?

NB : Le sécuritaire est le produit de deux facteurs combinés : la crise économique, d’une part, l’incapacité des États à y répondre avec les méthodes classiques de réduction de la pauvreté et des inégalités sociales (du fait notamment de la « supranationalisation » des politiques économiques et des pressions des « marchés financiers ») d’autre part. Les États nationaux ont de moins en moins la main sur les questions économiques et sociales et cherchent à retrouver une légitimité avec les politiques de « tolérance zéro », de fermeté face aux désordres nés des frustrations sociales. Cette évolution économique globale est caractéristique du stade impérialiste du capitalisme que décrit Lénine : financiarisation du capital, militarisation de la production, accélération du libre-échange, formation de monopoles (multinationales) avec toutes leurs conséquences : multiplication des crises de surproduction, des guerres et des conflits sociaux. Le sécuritaire est un effet direct de ce processus de décomposition économique et sociale et durera tant que durera le capitalisme à son stade terminal. Seul un changement radical de société (une vraie révolution cette fois !) pourra être à même de le mettre au placard.

La Révolution sécuritaire (1976-2012) est encore disponible !