« Un Vent nouveau », une brève histoire de la France soviétique. Interview avec Eric Michel

Qu’est-ce que le Vent Nouveau ?

C’est le nom d’une campagne de libéralisation politique lancée par l’État soviétique qui gouverne la France depuis la fin de la Troisième guerre mondiale. On est à nouveau dans l’uchronie comme dans le livre 1 et 3. Là il s’agit du 5. C’est une réforme pour promouvoir un socialisme à visage humain, qui ressemble en gros à celle menée par Alexander Dubcek en Tchéchoslovaquie dans les années 1960. L’enjeu est de redonner du pouvoir aux organes démocratiques que sont les conseils ouvriers ( ce qu’on appelle les « Soviets ») tout en limitant l’influence du Parti sur la vie politique et sociale.

Éric Michel : Les personnages en quelques mots ?

Nicolas Bourgoin : Les deux principaux personnages sont ceux de la trilogie : François, jeune étudiant en médecine plutôt faible et introverti et sa compagne Natacha, très belle, très brillante, qui est interrogatrice-mentaliste au Centre Beria. J’ai voulu approfondir davantage leurs rapports aussi bien dans ce qu’ils paraissent être que dans leurs contradictions internes. L’épreuve que va traverser François va le révéler à lui-même, le transformer en activant des parties latentes de sa personnalité. Il va s’apercevoir notamment qu’il est capable de tuer de sang-froid… Ces changements vont avoir un effet dans ses relations avec Natacha et aussi dans ce qu’on perçoit d’elle. Elle semble très lisse au début, sûre d’elle avec un caractère affirmé, en fait l’antithèse de François et finalement on va s’apercevoir qu’elle est minée par des fractures internes et qu’elle est finalement assez fragile et vulnérable. Ce roman a donc été est une occasion de travailler son personnage qui n’existe vraiment que dans le livre 1. Dans le 2 elle fait une courte apparition, dans le 3 elle est hors champ et dans le 4 elle apparaît sous une autre identité. Ici elle a une vraie place où elle peut déployer sa forte personnalité dans une relation à la fois passionnée et tumultueuse.

EM : Sans tout résumer peux-tu nous parler de l’intrigue ?

NB : François se réveille un beau matin de mai 1984 avec une cassette vidéo scotchée sur la poitrine. Elle contient un message qu’il s’est envoyé depuis le futur (trois semaines plus tard) l’avertissant d’un attentat contre les bureaux administratifs du Parti. Et dans cet attentat, Natacha trouvera la mort. Dans la vidéo, il se donne des instructions pour éviter que le drame ne se produise mais il se rend compte qu’en les suivant, il contribue à reproduire le cours funeste des événements… Il va donc devoir faire sa propre enquête pour démêler les fils de l’intrigue, une enquête chaotique avec une grosse surprise au bout !

EM : Il y a beaucoup de luttes intestines au sein du Parti…

NB : La campagne du Vent nouveau est vue d’un mauvais œil par les apparatchiks qui profitent à fond du système et cherchent à mettre en échec l’élan réformateur pour le maintenir en l’état sans rien changer. Si la société se démocratise trop, le peuple risque de leur demander des comptes. Du coup, certains cadres du parti qui prônent une ligne dure sont accusés par d’autres de commanditer des attentats sous faux drapeau afin d’encourager une politique répressive. La bonne vieille stratégie de la tension… François, qui intègre une organisation de défense du socialisme et infiltre un groupe de terroristes radicaux (suivant ainsi les instructions qu’il s’est données), se posera très vite des questions : Certains de ses collègues ne seraient pas des agents doubles ? Les terroristes ne seraient-ils pas des agents du Parti ? Comment distinguer les uns des autres ? Les choses qui semblaient claires au début deviennent rapidement confuses…

EM : Quelques mots sur l’Éclair argenté ?

NB : Les lecteurs des Quatre cavaliers le connaissent. Il s’agit d’une pilule qui permet de voyager dans le temps. Dans Un vent nouveau, elle est utilisée par les agents des services de renseignement pour remonter dans le passé et arrêter les auteurs d’actes terroristes avant même qu’ils ne passent à l’acte. Une version radicale de Minority Report… C’est justement grâce à cette pilule que François a pu s’envoyer son message et va tenter de sauver Natacha. Mais il va aussi apprendre à ses dépens qu’on peut en faire un usage malintentionné…

EM : Pourquoi tu situes l’action en 1984 ?

NB : C’est un clin d’oeil au livre d’Orwell qui se passe exactement au même moment (printemps 1984). J’ai même fait apparaître Big Brother dans une courte scène, quand François va voir sa copine qui travaille au Centre Beria (page 52 du roman). Mais le rapprochement s’arrête là. La France soviétique que je décris n’est pas vraiment dystopique, elle correspond en gros à la réalité politique des pays de l’Est : très sociale par certains côtés (plein emploi, peu d’écarts de salaires, grande place donnée à la culture, éducation et médecine gratuites, etc.) et répressive par d’autres, avec une surveillance étroite de la dissidence (en raison notamment du contexte géopolitique lié à la guerre froide). Mais les choses peuvent toujours évoluer favorablement comme j’ai essayé de le montrer dans le roman. Quand la situation économique du pays s’améliore (ce qui est le cas), il y a plus de « grain à moudre », moins de tensions sociales et les gens acceptent davantage la situation qui leur est faite. La répression politique perd alors une partie de sa raison d’être et la société se libéralise. Notre vision du communisme est en fait une vision occidentale qui fige dans un temps sans histoire la situation politique des démocraties populaires. Or, tout comme les pays capitalistes, c’étaient des pays travaillés par des contradictions, par des tensions sociales qui pouvaient les faire bouger comme on a pu le voir avec le printemps de Prague. Comme le disait Lénine, la lutte des classes continue sous le socialisme !

EM : Les femmes que tu décris sont plutôt délurées…

NB : L’homme nouveau socialiste peut-être aussi une femme ! Sous le communisme comme sous le capitalisme, la société façonne l’individu. Dans les pays communistes, la femme avait beaucoup plus de droits (avortement, contraception, divorce, droit de vote, égalité salariale, etc.), ce qui a un effet inévitable dans les rapports de couple, plus égalitaires que dans les pays capitalistes. Il est compréhensible qu’elle ait alors une sexualité plus affirmée, plus entreprenante ou active, voire dominatrice. C’est en tout cas, l’hypothèse qui a guidé mon récit.

EM : Il y aura une suite ?

NB : Oui, elle est même déjà écrite. À l’origine, Un vent nouveau était la première partie d’un livre qui en comptait trois. Mais le manuscrit était trop long et, en raison des contraintes éditoriales, il a été coupé en deux. La suite, donc le livre 6, sera publiée sous le titre « Les couloirs du temps » et pourra d’ailleurs se lire indépendamment du précédent.

Eric Michel, romancier humaniste et engagé, est l’auteur de deux romans qui ont rencontré un vif succès critique : Algérie ! Algérie ! et Pacifique.

Pour aller plus loin :

Voir la présentation du roman et le commander sur le site de l’éditeur.

Voir la bande-annonce du roman.

Retour sur l’attentat de la rue Copernic (interview à propos du roman « Les heures sombres »)

Eric Michel : Montée de l’extrême droite sur fond de tensions communautaires, aggravation de la crise, chômage de masse, montée en force du néo-conservatisme, risque accru de guerre nucléaire, stratégie de la tension… tu situes l’action de ton quatrième roman en décembre 1980 mais ce que tu décris ressemble beaucoup à ce qu’on vit aujourd’hui. C’est volontaire ?

Nicolas Bourgoin : Il y a en effet des ressemblances avec notre époque et c’est aussi ce qui fait l’intérêt d’un roman politique qui prend la fiction comme un détour pour analyser le monde actuel, comme je l’avais d’ailleurs fait dans ma trilogie. Il y a aussi des différences, le camp socialiste s’est effondré depuis, le marxisme a quasiment disparu du paysage intellectuel français, le djihadisme n’existait pas encore en tant que tel, Reagan envisageait sans rire une confrontation nucléaire avec l’URSS tandis que l’élection de Donald Trump a mis un coup de frein à l’escalade des tensions avec la Russie… En réalité, ce qui rapproche surtout ces deux périodes est leur statut d’année-charnière : en 1980, on était à la fin du giscardisme, au début des politiques néoconservatistes après l’élection de Thatcher et Reagan et aux premiers craquements dans le camp socialiste avec les menées de l’OTAN en Pologne et la déstabilisation américaine en Afghanistan. C’est aussi la montée en force des « nouveaux philosophes » dont l’idéologie réactionnaire (au sens propre du terme) annonce le déclin de la pensée libératrice et marxisante qui était par exemple celle de Jean-Paul Sartre ou de Michel Foucault. On avait le sentiment d’être à un tournant et on peut aussi l’avoir aujourd’hui quand on considère le déclin de l’hégémonie américaine et le grand retour de la diplomatie russe ou encore la remise en cause par l’administration Trump des politiques de libre-échange…

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Guerre contre le terrorisme, gouvernance par le chaos, surveillance de masse, attentats sous faux drapeau… bienvenue dans le monde de L’effet papillon !

Pourquoi un troisième livre ?

Quand j’ai proposé mon premier manuscrit (Apocalypse orange) aux éditeurs, le reproche m’a été fait de ne pas faire suffisamment jouer l’uchronie dans mon récit, de n’en faire qu’une toile de fond. Au lieu de réécrire le texte, ce qui aurait été un exercice un peu fastidieux, j’ai préféré en produire une version alternative. Dans L’effet papillon, on retrouve le même cadre (la France soviétique de 1980), les mêmes personnages et parfois les mêmes situations. Seule la trame de l’histoire est différente.

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Comment devient-on terroriste ? Entretien à propos « du messager », le second livre des Quatre Cavaliers.

Eric Michel : Je commence par une citation extraite de ton précédent roman : « Les quatre cavaliers racontait les aventures d’Helga, Isabelle, Alexandre et Jonas, quatre jeunes de son âge, dans un monde imaginaire » (Apocalypse orange, p.117). Le lecteur comprend vite qu’il s’agit du nôtre, le monde capitaliste. Avec Le messager y sommes et avons donc entre les mains le livre que lisait Natacha au début de l’histoire. Le messager est un roman dans le roman ou c’est la suite du premier ?

Undated police hand-out of a Red Army Fraction members wanted list. Upper row L to R: Andreas Baader, Ulrike Meinhof, Gudrun Ensslin and Ronald Augustin. Below L to R: Jan-Carl Raspe, Klaus Juenschke, Ilse Stachowiak und Irmgard Mueller. The RAF announced 20 April its dissolution, in a eight-page letter to a press agency confirmed by the federal prosecutor's office but to be verified by criminal police. The letter said: "Today we end this project. The urban guerilla battle of the RAF is now history."

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Les Quatre Cavaliers, le roman de l’Apocalypse. À découvrir !

À l’occasion de la sortie de mon dernier livre, je retrouve Eric Michel pour une longue interview que je présente ici en intégralité.

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Eric Michel : Bonjour. On te connaît surtout pour tes travaux scientifiques et tes essais politiques. Pourquoi un roman ?

Nicolas Bourgoin : La fiction a été un prétexte pour développer certaines analyses de façon moins rébarbative que dans un écrit académique. Certains auteurs ont suivi cette voie, je pense notamment à Lucien Cerise avec Oliganarchy. La question de la surveillance des populations, celle du conditionnement médiatique ou encore celle de la guerre anti-subversive qui forment la matière de mon roman sont traitées de manière plus vivante et plus accessible que dans un ouvrage théorique. Et le procédé de l’uchronie permet de décentrer le regard porté sur notre société, de la redécouvrir à partir d’un point de vue différent. Lire la suite