«La France Orange mécanique», exemple d’un flagrant délire sécuritaire

 «La France Orange mécanique», exemple d’un flagrant délire sécuritaire, par Louise Fessard.

Article publié le mercredi 20 février 2013 sur http://www.mediapart.fr/

Le livre La France Orange mécanique caracole en tête des meilleurs ventes des livres d’actualité sur les sites d’Amazon et de la Fnac. Dès la préface du criminologue Xavier Raufer, le ton est donné : il s’agit de traiter de « l’ensauvagement d’une nation ». Journaliste de 28 ans, diplômé de l’école supérieure de journalisme (ESJ) de Lille selon son éditeur, Laurent Obertone (un pseudonyme) prétend dévoiler les « vrais chiffres » de la délinquance.  Ceux qu’on nous cacherait et qui font froid dans le dos. Construit sur le mode d’un compte à rebours vers une « explosion » finale, La France Orange mécanique n’aborde son réel sujet que dans les derniers chapitres : si la délinquance explose en France, c’est, selon l’auteur, du fait de la « mondialisation », entendez de l’immigration. Le procédé est assez habile. Assommé sous une avalanche de chiffres et 45 pages d’affilée de faits divers relevés dans la presse locale, le lecteur non averti s’engouffre dans l’explication « culturelle » offerte par Laurent Obertone. Le livre, qui prétend casser les tabous, esquisse des solutions ultra-sécuritaires : des juges plus sévères, le retour de la peine de mort ou à tout le moins de la vraie perpétuité, la construction de 300 000 places de prisons, et moins d’immigration. Non « politisé » La France Orange mécanique, comme l’affirme son auteur ? Si sûrement que le député Gilbert Collard et Marine Le Pen en font la promotion depuis plusieurs semaines. « Ce livre, vous devez absolument le lire et le faire lire », vante la présidente du Front national dans une vidéo en une du site du parti. Présenté comme un travail scientifique, ce « livre choc » accumule pourtant sans aucune précaution des chiffres souvent non sourcés, erronés, et interprétés au forceps pour coller à la thèse de l’auteur. Détail.

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Homicides : Valls a la mémoire courte

Cet article, initialement publié à cette adresse le 24 janvier 2013, trouve sa place sur ce blog en raison du sujet traité. Je tiens à remercier CÉDRIC MATHIOT, journaliste, pour l’usage qu’il a fait de mon livre au sein de son article.

Par CÉDRIC MATHIOT

«La seule bonne nouvelle, et elle est de taille, c’est que les homicides en France ont atteint leur plus bas niveau historique !» Manuels Valls sur RTL

INTOX

C’est une habitude : quand tombent les indicateurs annuels de la délinquance au mois de janvier, les ministres de l’Intérieur fouillent dans la mêlée statistique pour piocher LE chiffre à la baisse qui sera mis en avant devant les micros. Cette année, Manuel Valls a choisi le nombre d’homicides. Voilà ce que disait le ministre de l’Intérieur sur RTL : «La seule bonne nouvelle, et elle est de taille, c’est que les homicides en France ont atteint leur plus bas niveau historique !»

DESINTOX

La voilà, la bonne nouvelle de la cuvée 2012 : il n’y aurait donc jamais eu aussi peu d’homicides en France. De fait, les forces de l’ordre n’en ont jamais comptabilisé aussi peu : 665. Pour autant, il y a matière à nuancer un peu le satisfecit du ministre. La première raison tient aux conditions d’enregistrement de la délinquance en 2012. La gendarmerie a adopté il y a un an un nouvel outil qui semble avoir affolé les statistiques. Ce qui se traduit pour certains faits de délinquance par un déroutant décrochage entre les zones gendarmerie et les zones police. Les homicides pourraient être concernés. Ils stagnent en zone police (- 2,3%) mais plongent en zone gendarmerie (- 22,4%). Dans le même temps, les tentatives d’homicides en zone gendarmerie ont explosé (+ 34,6). D’où la prudence de l’Observatoire national de la délinquance (ONDRP), qui se demande si les chiffres n’ont pas été impactés par les nouvelles pratiques… et suggère de ne pas comparer le chiffre global de 2012 à celui des années précédentes. Une mise en garde que Valls a ignorée.

Mais au-delà de cette incertitude sur le décompte de 2012, c’est l’affirmation que le chiffre constitue un plancher historique qui pose question. Valls se base donc sur les statistiques des forces de l’ordre, qui ne remontent que jusqu’à 1972. Un peu court pour parler de «plus bas historique». Or, il existe deux autres sources qui offrent une vue plus ample. La première est la statistique sanitaire – recensement des causes de décès – qui isole les homicides depuis 1930, relayée par l’Inserm depuis 1968. Une autre source est celle des condamnations pour homicide par la justice, qui permet, elle, de remonter à 1825.

Chaque indicateur a ses avantages et limites : la statistique sanitaire présente un défaut d’exhaustivité, notamment parce que certains instituts médico-légaux ne transmettent pas les causes de décès pour raison de confidentialité. La statistique judiciaire laisse par définition de côté les homicides dont on n’a pas retrouvé le coupable. Par ailleurs, elle renseigne sur le nombre de condamnations, lequel n’est pas le nombre de victimes (une seule personne peut avoir été condamnée pour le meurtre de plusieurs victimes ; voire plusieurs personnes peuvent avoir été condamnées pour le meurtre d’une seule victime). En revanche, la justice est plus à même de juger de ce qui doit être ou pas qualifié d’homicide (c’est-à-dire l’intention de donner la mort) et de violences ayant entraîné la mort (sans volonté de la donner). Ces réserves montrent qu’aucune des trois sources ne peut donner LE chiffre vrai, et expliquent aussi les différences de chiffres bruts entre elles : en 2010, l’Inserm recense 399 décès par homicide, le ministère de la Justice 437 condamnations pour homicides, et les statistiques du ministère de l’Intérieur évoquent 675 homicides constatés.

Pour autant, ces courbes présentent des évolutions concordantes. Par exemple, elles s’accordent toutes trois à situer le plus haut niveau d’homicides au milieu des années 80. On peut donc regarder les sources sanitaires et judiciaires pour essayer de valider l’affirmation de Valls. Le chercheur Nicolas Bourgoin (1) a compilé les chiffres sur une longue période : que montrent-ils ? Qu’après une baisse continue, le plus bas historique semble avoir été atteint au milieu des années 50. Selon les statistiques sanitaires, le nombre d’homicides était de 205 en 1951. Les condamnations par la justice disent à peu près la même chose : le plus bas historique est en 1953, avec 169 condamnations.

Dans les deux cas, en rapportant ces données à la population française de l’époque, on arrive à un taux d’homicide par habitant inférieur à ce qu’il est aujourd’hui. L’explication, selon le spécialiste Laurent Mucchielli, est notamment démographique : elle est liée aux pertes subies pendant la Deuxième Guerre mondiale, qui a frappé la population des jeunes hommes. Or, c’est dans cette population que se trouve la grande majorité des auteurs d’homicides. Dit autrement : le réservoir de «tueurs potentiels» était à cette époque à un niveau exceptionnellement bas. Après une stagnation, le nombre d’homicides commence à remonter au début des années 70, jusqu’au milieu des années 80. Depuis, les statistiques déclinent. Mais sans rejoindre toutefois le plus bas historique des années 50.

(1) A paraître : «la Révolution sécuritaire (1976-2012)», éditions Champ Social.

Interview pour Eric Michel

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Bonjour, tout d’abord une question naïve : qu’est-ce que la révolution sécuritaire ?

C’est un bouleversement complet dans le traitement pénal de la délinquance et plus largement dans la réaction de l’appareil d’État aux désordres sociaux. En moins de 40 ans, nous sommes passés d’un modèle humaniste fondé sur la prévention sociale et le reclassement des déviants à une fuite en avant dans le tout répressif. Et ce basculement a des conséquences très concrètes : réduction des libertés publiques, multiplication des dispositifs de surveillance, accroissement des violences policières et des gardes à vue, traques aux sans papiers, augmentation spectaculaire du nombre de détenus, fichage généralisé des populations,…

Le terme de « révolution » semble être ici à contre emploi : révolution est généralement synonyme d’émancipation…

Oui mais il existe aussi des révolutions conservatrices ! Révolution est ici pris dans son sens premier : mouvement circulaire qui fait revenir au point d’origine. La révolution sécuritaire fait du neuf avec du vieux en recyclant les vieilles recettes punitives. C’est un retour aux sources du code de 1810 dans sa version épurée : un moyen pour la bourgeoisie de défendre son pouvoir politique et ses institutions contre les illégalismes populaires et les poussées contestataires. C’est, plus concrètement, le retour à une justice de classe.

En quoi le marxisme t’a servi dans ton analyse ?

Il m’a permis de dépasser les analyses classiques qui se cantonnent souvent au descriptif. Beaucoup d’ouvrages ont été publiés en France sur les politiques sécuritaires, environ une trentaine depuis 2002, mais la grande majorité les considèrent comme un phénomène sui generis ou une mode passagère liée à la couleur politique de la Chancellerie. Or les politiques sécuritaires sont durables et dépendent bien davantage des cycles économiques que des alternances gouvernementales. Elles sont mises en place par la bourgeoisie quand les contradictions du capitalisme, exacerbées par la crise, deviennent ingérables par les méthodes qu’elle employait jusqu’alors, en particulier la régulation par des politiques sociales protectrices et redistributrices. La force brute du pouvoir étatique est alors mobilisée. Cela renvoie à la conception marxiste de l’État comme appareil de contrôle et de répression au service de la classe dominante et bien sûr à l’analyse du fascisme que faisait Georges Dimitrov. La politique sécuritaire est un fascisme moderne.

Pourquoi ces dates : 1976-2012 ?

1976 est l’année de rédaction du rapport Peyrefitte qui est le premier acte de la révolution sécuritaire. Le pouvoir bourgeois a besoin d’un outil pour casser les résistances populaires à l’austérité instaurée par le gouvernement Barre dans un contexte de crise économique naissante. On a fait bien sûr du répressif avant, en particulier sous le ministère Marcellin, mais pas de manière systématique et globale. Ce rapport a une double fonction : produire un écran de fumée idéologique pour cacher les effets délétères de la crise naissante, justifier les politiques de lutte contre la « violence » (le terme est omniprésent dans le rapport) avec le vote des premières lois sécuritaires : plan Vigipirate (1978), période de sûreté (1978), lois Bonnet (1980) et Sécurité et Liberté (1981). 2012 marque la fin de l’escalade sécuritaire avec le retour de la gauche aux « affaires ». Mais s’il n’y a pas de vote de nouvelles lois, il n’y a pas non plus de retour en arrière. C’est donc davantage un « Thermidor », une pause dans un processus révolutionnaire, qu’une contre-révolution.

Peut-on sortir de la révolution sécuritaire ? et comment ?

Le sécuritaire est le produit de deux facteurs combinés : la crise économique, d’une part, l’incapacité des États à y répondre avec les méthodes classiques de réduction de la pauvreté et des inégalités sociales (du fait notamment de la « supranationalisation » des politiques économiques et des pressions des « marchés financiers ») d’autre part. Les États nationaux ont de moins en moins la main sur les questions économiques et sociales et cherchent à retrouver une légitimité avec les politiques de « tolérance zéro », de fermeté face aux désordres nés des frustrations sociales. Cette évolution économique globale est caractéristique du stade impérialiste du capitalisme que décrit Lénine : financiarisation du capital, militarisation de la production, accélération du libre-échange, formation de monopoles (multinationales) avec toutes leurs conséquences : multiplication des crises de surproduction, des guerres et des conflits sociaux. Le sécuritaire est un effet direct de ce processus de décomposition économique et sociale et durera tant que durera le capitalisme à son stade terminal. Seul un changement radical de société (une vraie révolution cette fois !) pourra être à même de le mettre au placard.

La Révolution sécuritaire (1976-2012) est encore disponible !