Question identitaire contre question sociale : à propos de « Soleil Noir »

Eric Michel : Ton dernier roman s’intitule « Soleil Noir ». Pourquoi avoir choisi ce titre ?

Nicolas Bourgoin : Le Soleil Noir est un cocktail d’amphétamines consommé par les militaires de l’OTAN sur les théâtres de guerre moyen-orientaux (Afghanistan, Syrie, Irak, Yemen, etc.). Ses effets sont à la fois immédiats et spectaculaires : démultiplication de la force physique, des fonctions motrices et de l’agressivité, insensibilité à la douleur et à la pitié. De quoi transformer n’importe qui en machine à tuer. Officiellement proscrit sur le territoire français, il fait l’objet de trafics et arrivent dans les mains d’identitaires qui vont semer la terreur dans Paris.

Dans la littérature ou l’Histoire, le Soleil Noir est un symbole de la négativité : c’est une figure du mysticisme nazi, c’est aussi un thème poétique associé à la mélancolie, ou une image inversée du « Soleil Levant » (une pilule permettant de voyager dans des mondes parallèles, donc de s’émanciper du monde réel, qui apparaît dans certains de mes précédents romans). Le noir est négatif car il se définit par l’absence (de couleur, de lumière ou de vie). Il est associé à la mort et au deuil, au néant (les « trous noirs »), à l’autorité (les soutanes sont noires), au fascisme (les « chemises noires » de Mussolini), etc. Sans surprise, c’est la couleur fétiche des identitaires ou des nihilistes.

Eric Michel : C’est plutôt gonflé d’imaginer la victoire de Marine Le Pen en 2022 alors que le FN est en pleine débâcle…

Nicolas Bourgoin : Son échec aux dernières présidentielles est très relatif : elle était bien présente au second tour et a doublé le score de son père 15 ans plus tôt. La tiédeur des réactions politiques qui contraste avec l’agitation médiatique de 2002 montre qu’on s’est désormais habitué à voir un candidat FN au second tour. C’est un signe de plus de la banalisation de ses thèses et donc de leur légitimation politique.

Dans mon roman, je mets en scène une victoire électorale du FN aux présidentielles mais en m’intéressant davantage aux causes d’un tel événement qu’à ses effets. Parler de « séisme » comme l’ont fait certains masque l’essentiel : ses idées ont déjà gagné car ses thèses islamophobes sont partagées par l’essentiel du personnel politique et des médias sous couvert de « défense de la laïcité« . Ce n’est pas un roman sur sa victoire hypothétique ni sur les identitaires eux-mêmes bien qu’ils en soient les protagonistes immédiats. C’est plutôt une analyse sur la montée en force du paradigme identitaire et néo-conservateur dans le champ politique et intellectuel. Aujourd’hui, le modèle du choc des civilisations est devenu la grille de lecture dominante des médias et des politiques de droite ou de gauche. Ce qui éclipse évidemment la question sociale.

Eric Michel : Tu peux nous en dire plus ?

Nicolas Bourgoin : Le modèle du choc des civilisations fait référence à la fameuse théorie britannique remise au goût du jour par Samuel Huntington au début des années 1990. Prenant acte de la décomposition de l’Union Soviétique, elle considère que le conflit de civilisation fondé sur la question religieuse s’est substitué aux clivages idéologiques qui organisaient les rapports géopolitiques entre l’Est et l’Ouest. Conséquence de la chute du communisme, la civilisation occidentale judéo-chrétienne serait désormais menacée par le réveil d’un Islam radical et conquérant. Les politiques et les medias agitent régulièrement le « danger islamique », notamment à l’occasion des attentats attribués aux « islamistes ». Et à chaque fois, le schéma est le même : c’est « nous » contre « eux ». Même le « je suis Charlie » brandi par ceux qui ont manifesté en soutien des victimes de l’attentat de janvier 2015 est un slogan identitaire exprimant l’appartenance à un camp opposé à un autre. Celui du bien contre l’axe du mal, comme disait Georges W.Bush. D’où l’omniprésence du terme de « guerre » dans la bouche des journalistes et les politiques.

Quand on remonte un peu, on se rend compte que c’est la gauche qui la première a fait la promotion du modèle identitaire avec le lancement de SOS Racisme en 1984 dont la finalité était de faire diversion au tournant libéral de 1983, en substituant la question ethnique à la question sociale. On abandonne les classes populaires à leur triste sort et, en contrepartie, on monte les français issus de l’immigration contre les français « de souche » en posant les premiers en victimes des seconds. Les effets pervers de ce tour de passe-passe ne se sont pas fait attendre : pour la première fois de son histoire, le FN dépasse les 10 % aux Européennes de 1984 (alors qu’il faisait jusque-là des scores microscopiques) et il ne descendra jamais au-dessous de cette barre.

Eric Michel : Le modèle identitaire est partie prenante de l’idéologie dominante actuelle ?

Nicolas Bourgoin : Exactement. Selon Marx, l’idéologie dominante est l’idéologie de la classe dominante. L’idéologie identitaire est une idéologie néoconservatrice au service des bourgeoisies monopolistes occidentales et de leurs politiques impérialistes contre les peuples du Moyen-Orient. Elle sert à justifier les guerres hybrides lancées par l’Occident contre l’Irak, la Syrie, le Yemen, la Lybie, la Somalie, le Mali, le Niger, le Tchad ou encore d’autres pays qui représentent un intérêt géopolitique ou géostratégique. C’est ce qui explique que le modèle identitaire a contaminé tout le spectre des formations politiques dominantes qui servent les intérêts de l’impérialisme occidental. Ce qu’on appelait dans les années 80 la « lepénisation des esprits » est aujourd’hui devenu réalité.

Il faut en tirer les conséquences : les identitaires, loin d’être anti-système, sont en quelque sorte l’avant-garde radicalisée du système dont ils partagent les principaux traits idéologiques : obsession sécuritaire, anticommunisme viscéral, sionisme, atlantisme, islamophobie. En gros, il s’agit encore une fois de s’attaquer à des victimes de substitution sans remettre en cause du capitalisme lui-même.

EM : En 2022 la France, placée sous tutelle du FMI, compte 7 millions de chômeurs, le prix du baril dépasse les 200 dollars, l’argent liquide a disparu, la population entière est pucée, des bandes ethniques ultra-violentes sèment le chaos et la désolation, le système économique est au bord de la banqueroute, le cancer et les suicides sont devenus épidémiques, les hôpitaux sont au bord de l’asphyxie, il y a des émeutes de la faim dans certaines villes françaises, l’euthanasie systématique est imposée aux plus de 70 ans, etc. C’est un scénario à la Grecque que tu décris. Un scénario réaliste à une aussi courte échéance ?

NB : Pour prédire l’avenir, on peut faire deux hypothèses. Soit celle d’un lent pourrissement (ce qui revient à prolonger les tendances actuelles), soit d’un effondrement brutal sous l’effet d’un choc externe (guerre, catastrophe naturelle ou collapsus économique). J’ai retenu la seconde en imaginant un effondrement financier à l’automne 2020. Dans le cas de la première, on arriverait à une situation équivalente mais au bout d’un temps plus long.

Il y a aussi l’instauration de lois ultra-sécuritaires, de l’état de siège (un état d’urgence puissance 10), le droit donné à la police de tirer sur n’importe qui portant une arme, des nouvelles unités militarisées ultraviolentes réprimant les mouvements sociaux, etc. Ce n’est pas dit explicitement dans mon roman, mais cette fascisation accélérée pourrait très bien être une conséquence indirecte du crash financier de 2020, suivant la fameuse stratégie du choc. Paradoxalement, une victoire de MLP pourrait être utilisée dans ce sens par les élites : sidérée par ce que les médias présenteraient à tort comme un véritable séisme, la population pourrait être victime d’attaques d’une violence inédite menées par les élites financières sans même avoir la force de réagir.

EM : Penses-tu qu’on peut sortir du syndrome identitaire ?

NB : Pas dans l’état actuel du système, celui d’un capitalisme au bord de l’effondrement, car les élites qui nous gouvernent en tirent trop de bénéfices. Trouver une victime de substitution (le musulman) permet de dédouaner les vrais responsables du désastre en cours. Il est inconcevable qu’elles abandonnent un modèle qui leur permet de diviser pour mieux régner, au profit d’une question sociale qu’ils ont jeté aux oubliettes et à laquelle ils n’ont de toute façon aucune réponse à apporter.

Voir la présentation du livre et le commander sur le site de l’éditeur.

Voir une interview filmée à propos du livre.

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6 réflexions sur “Question identitaire contre question sociale : à propos de « Soleil Noir »

  1. Question identitaire contre question sociale : à propos de « Soleil Noir » | Boycott

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