Vive le communisme ! Interview à propos des « Couloirs du temps »

Eric Michel : En 2022, dans un monde dominé par les Soviétiques après une Troisième Guerre mondiale, les services de renseignements français ont éradiqué le terrorisme contre-révolutionnaire grâce à l’Éclair Argenté, une pilule qui permet de revenir dans le passé pour arrêter les activistes avant qu’ils n’agissent. Cette drogue tombe aux mains du camp des vaincus (Corée du Sud) qui l’utilise pour remonter dans le temps et tenter d’infléchir le cours de la Seconde Guerre mondiale au profit des forces de l’Axe (Allemagne, Italie et Japon). Une course de vitesse s’engage entre les deux camps…

À partir de là, tu envisages trois scénarios : 1) les forces Alliées gagnent la Seconde Guerre mondiale puis le bloc communiste sort victorieux d’une Troisième Guerre mondiale, 2) La Russie Soviétique gagne la Seconde Guerre mondiale contre le camp impérialiste (Alliés et forces de l’Axe) 3) Les forces de l’Axe soutenues par les Alliés gagnent la Seconde Guerre mondiale contre la Russie soviétique. On aboutit à chaque fois à des situations radicalement différentes. C’est une manière d’enfoncer le clou à propos des analyses historiques qui mettent sur le même plan fascisme et communisme, comme celles du Livre noir ?

Nicolas Bourgoin : Le premier cas de figure est en effet celui qui guide la première partie du récit mais il reste à l’arrière-plan… en réalité c’est surtout le troisième qui est abordé, dans la seconde partie. Pour répondre à ta question, la réponse est clairement oui. Les complaisances de Trump vis-à-vis des violences fascistes, le soutien des occidentaux apporté aux néo-nazis ukrainiens démontrent si besoin était que le fascisme est utilisé par la bourgeoisie en situation de crise pour se maintenir au pouvoir. Il n’est au fond qu’une forme exagérée du capitalisme et un moyen de casser les résistances ouvrières quand celles-ci montent en puissance et s’organisent. Octobre 1917, Révolution russe, octobre 1922, la Marche sur Rome, action-réaction. George Dimitrov disait que le fascisme c’est la dictature terroriste des éléments les plus réactionnaires, les plus chauvins, les plus impérialistes du capital financier. Le dilemme posé par Rosa Luxemburg il y a un siècle, Socialisme ou barbarie, reste donc entièrement d’actualité. Dans ce sens, une union sacrée entre forces occidentales (France, Royaume-Uni, USA) et forces de l’Axe (Allemagne, Italie, Japon) pour vaincre la Russie Soviétique, que j’évoque dans mon roman n’est pas du tout invraisemblable. Les gouvernements occidentaux ont espéré pendant longtemps que l’Allemagne nazie écrase la Russie soviétique, ce qui a d’ailleurs poussé Staline à signer le pacte Germano-Soviétique de non-agression, seul moyen de gagner du temps.

La fiction m’a servi à marquer cette opposition entre fascisme et communisme. Les deux parties de mon livre, de volume égal, fonctionnent en négatif l’une de l’autre, on retrouve un certain nombre de scènes de la première dans la seconde mais de manière inversée et avec des protagonistes différents : ainsi, la scène ou David se réfugie dans un pavillon (page 105), se retrouve transposée page 222, la scène où Anastasia est allongée dans la neige (page 115) réapparaît de façon détournée page 213, celle où David contemple le sol depuis la maison est répliquée page 231, etc.

EM : Tu imagines un Paris des années 1980 sous la coupe de l’Allemagne nazie après une victoire des forces de l’Axe en 1948, tu t’es inspiré de quoi ? Et pourquoi avoir situé l’action en 1988 ?

NB : J’ai pris le modèle du ghetto de Varsovie auquel j’ai adjoint de éléments modernes, voire futuristes : implants de puces RFID, drones de surveillance invisibles, traceurs de géolocalisation, etc. Ces innovations technologiques que j’ai analysées par ailleurs, une fois utilisées par un pouvoir totalitaire prennent toute leur dimension liberticide.

88 est un code signifiant « Heil Hitler » (le H étant la huitième lettre de l’alphabet), c’est une des raisons pour lesquelles j’ai situé l’action cette année-là. De plus, en 1988, Laure et François qui sont jeunes parents sont nés en 1962, ils ont donc alors 26 ans ce qui est un âge à peu près moyen pour avoir un premier enfant.

EM : Dans certains passages, ton roman évoque le style du réalisme socialiste. C’est volontaire ?

NB : Oui, c’est une référence explicite à un livre que j’ai beaucoup apprécié, C’était à Leningrad d’Alexandre Tchakovski qui glorifie la Grande Guerre Patriotique contre le nazisme. Je m’en suis largement inspiré pour décrire la vie à Leningrad pendant le siège de 1941-42. En fait, mon roman était déjà rédigé depuis longtemps et j’ai retardé sa publication pour la faire coïncider avec le centenaire de la Révolution d’Octobre. Mais en-dehors de son contenu politique évident, Les couloirs du temps reste un livre de fiction où l’on retrouve d’ailleurs les deux principaux personnages de la trilogie des Quatre cavaliers, Natacha et François, auxquels se rajoute ici leur fille Elsa. Il s’agit de l’opus 6 et je précise une nouvelle fois qu’il n’y a pas besoin d’avoir lu les précédents pour comprendre l’histoire.

Eric Michel, romancier humaniste et engagé, est l’auteur de deux romans qui ont rencontré un vif succès critique : Algérie ! Algérie ! et Pacifique.

Pour aller plus loin :

Voir la présentation du roman sur le site de l’éditeur.

Le commander.

 

 

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