Les Quatre Cavaliers, le roman de l’Apocalypse. À découvrir !

À l’occasion de la sortie de mon dernier livre, je retrouve Eric Michel pour une longue interview que je présente ici en intégralité.

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Eric Michel : Bonjour. On te connaît surtout pour tes travaux scientifiques et tes essais politiques. Pourquoi un roman ?

Nicolas Bourgoin : La fiction a été un prétexte pour développer certaines analyses de façon moins rébarbative que dans un écrit académique. Certains auteurs ont suivi cette voie, je pense notamment à Lucien Cerise avec Oliganarchy. La question de la surveillance des populations, celle du conditionnement médiatique ou encore celle de la guerre anti-subversive qui forment la matière de mon roman sont traitées de manière plus vivante et plus accessible que dans un ouvrage théorique. Et le procédé de l’uchronie permet de décentrer le regard porté sur notre société, de la redécouvrir à partir d’un point de vue différent.

Eric Michel : En quoi il consiste ?

Nicolas Bourgoin : Le principe est d’imaginer une autre société à partir de la modification d’un évènement historique passé. Dans Les Quatre Cavaliers, le bloc soviétique a gagné la Guerre Froide et la France (ainsi que le reste du monde, Corée du Sud exceptée) est devenue communiste.

Eric Michel : La société qui y est décrite est contradictoire, utopique par certains côtés, dystopique par d’autres. C’est un parti-pris ?

Nicolas Bourgoin : C’était la réalité des démocraties populaires des années 1980, dont je me suis largement inspirée dans ma fiction. Le paradoxe des sociétés communistes est d’être à la fois humanistes et répressives. D’avoir fait du bien-être de  l’homme une priorité en privilégiant la santé, l’éducation et la satisfaction des besoins sociaux au détriment de la recherche du profit, tout en mettant en place des États policiers. On retrouve cette contradiction dans Les Quatre Cavaliers.

Eric Michel : L’univers de ton roman est très différent de celui de 1984 avec lequel on est tenté de le comparer, voire opposé. La sexualité y apparaît totalement libre et la guerre a été éradiquée de la surface de la planète. Or, dans le bouquin d’Orwell le monde est en pleine guerre et les rapports charnels sont interdits. Ce côté « Peace and Love » fait un peu de ton livre un anti-1984. C’est une démarche consciente ?

Nicolas Bourgoin : La guerre se fait souvent entre blocs impérialistes rivaux ou entre nations dominantes et dominées. C’est la thèse sur l’impérialisme défendue par Lénine, c’est aussi la réalité du monde décrit par Orwell où ce sont trois ensembles géopolitiques (Océania, Eurasia et Estasia) qui sont en guerre. Il est raisonnable de penser que dans un monde presque totalement unifié par le communisme, la guerre militarisée ne soit plus qu’un lointain souvenir. Ça reste évidemment de la politique-fiction.

Dans Les Quatre Cavaliers, la sexualité est totalement libre contrairement à ce qu’on voit dans 1984 mais elle est paradoxalement devenue un moyen de contrôle social, un peu comme dans Les Monades Urbaines, le roman de Robert Silverberg. L’État Socialiste encourage la copulation tous azimuts moins pour favoriser l’émancipation de l’individu que pour obtenir la paix sociale à moindres frais. Sa volonté affichée de promouvoir la pornographie renvoie au concept de « désublimation répressive » développé par Marcuse dans L’homme unidimensionnel : une soumission addictive et consumériste aux pulsions sexuelles qui affaiblit la pensée critique et favorise ainsi une plus grande acceptation de l’ordre établi. Ce n’est pas un hasard si le commerce du sexe est le seul pan de l’économie que l’État Socialiste ait décidé de libéraliser. Les pilules d’Éclair Radieux dont il est question dans le livre ont d’ailleurs la même fonction en neutralisant les pensées négatives.

Eric Michel : Les rapports sociaux sont différents dans le monde que tu décris, notamment les rapports entre les sexes et entre les âges.

Nicolas Bourgoin : Dans la mesure où l’homme est en grande partie le produit de la société, en changeant la seconde on transforme le premier. Je pense qu’il existe un homo capitalisticus gouverné par la recherche du profit et le désir de consommer comme il existait un homo sovieticus, que Lénine appelait l’Homme Nouveau, moins individualiste et davantage tourné vers la culture et le monde qui l’entoure. Dans une société où les organisations étatiques de jeunesse (pionniers ou jeunesses communistes) supplantent la famille dans les tâches éducatives, il est normal que l’on s’émancipe très tôt. De même, le droit à l’avortement, à la contraception, au divorce et l’accès à l’emploi pour tous qui ont fait de la femme l’égale sociale de l’homme modifient les rapports de couple en faveur de cette dernière. Dans Les Quatre Cavaliers, la majorité est à 15 ans, la plupart des jeunes ne vivent plus chez leurs parents à 18 ans et les femmes jouent un rôle actif, voire dominant, dans les relations amoureuses et sexuelles.

Eric Michel : À lire ton roman, on a l’impression que tu considères que le communisme est tout compte fait un meilleur système que le capitalisme… Je pense notamment au passage dans lequel François découvre avec effarement les réalités du monde capitaliste en lisant Les Quatre cavaliers. Les démocraties populaires plus démocratiques que les démocraties libérales ?

Nicolas Bourgoin : Je ne poserais pas la question dans ces termes. Le capitalisme, en favorisant une expansion faramineuse du libre-échange, de la production des biens et une croissance du niveau de vie global des populations, a créé du même coup les bases matérielles de son propre dépassement. C’est ce que Marx appelle le facteur objectif de la révolution. Et, très loin de cet âge d’or, nous sommes maintenant en bout de processus, dans un capitalisme miné par les crises de surproduction qui détruit au lieu de créer. Le choix pour le communisme n’est pas le fait d’une préférence partisane pour une société égalitaire ou collectivisée mais l’effet d’un constat : que le capitalisme a fait son temps et qu’il mène désormais l’humanité à sa perte. L’alternative posée par Rosa Luxemburg il y a un siècle, Socialisme ou Barbarie, garde toute son actualité dans la période de pourrissement généralisé qui est la nôtre.

Eric Michel : Pourquoi avoir situé l’action du roman en 1980 ?

Nicolas Bourgoin : C’est l’année où les personnages principaux du roman ont 18 ans, l’âge où l’on rentre dans la jeunesse adulte. Ils sont tous nés en 1962 (comme l’auteur !) juste avant la troisième guerre mondiale qui démarre avec la crise de Cuba et à l’issue de laquelle le monde bascule dans le communisme. C’est ce que j’appelle la « génération montante », celle qui forme la charnière entre l’Ancien Monde capitaliste et le Nouveau Monde. Elle est l’objet de toute l’attention d’un État qui veut favoriser la naissance d’un Homme Nouveau car c’est la première génération entièrement formée aux valeurs du Socialisme, valeurs qu’ils pourront transmettre à leur descendance. C’est donc un levier stratégique pour l’édification du Socialisme.

Eric Michel : Dans ton livre, tu expliques la mise en place d’un État de surveillance par la volonté de protéger les « acquis du Socialisme » contre les agissements des groupes terroristes affiliés aux Chicago Boys, des disciples de Milton Friedman. Cette situation de « citadelle assiégée » pourrait expliquer le défaut de démocratie politique dans les pays de l’Est ?

Nicolas Bourgoin : Le contexte de la Guerre Froide n’a pas favorisé la démocratie politique, c’est une évidence. Face à un ennemi (réel ou fantasmé) l’injonction de resserrer les rangs et d’éradiquer la cinquième colonne est classique. On retrouve d’ailleurs cette politique liberticide avec la guerre contre le terrorisme post-11 septembre qui ouvre la voie à toutes les régressions démocratiques et manipulations médiatiques. La « Grande Journée Citoyenne de la Dénonciation » instaurée dans mon roman s’inspire d’ailleurs de ce qui se fait en France quand on parle de dénoncer ceux qui ne sont pas Charlie ou de promouvoir « l’esprit de défense et de sécurité » contre les ennemis de la République. Cela ressemble évidemment au système de surveillance et de délation qu’avait mis en place la RDA au plus fort de la Guerre Froide.

Eric Michel : François, le personnage central du roman, rentre au Parti et devient un agent officieux des services de renseignement, ce que tu appelles le « Comité de Défense de l’État ». Mais il a tellement peu de convictions qu’on a l’impression que c’est en grande partie le fruit du hasard et qu’il aurait très bien pu s’engager dans les rangs adverses. C’est une allusion à Lacombe Lucien ?

Nicolas Bourgoin : Le personnage de François lui ressemble en effet mais tu aurais pu aussi citer Le Conformiste de Moravia. François sert le Parti avant tout par désir de « normalité politique », pour se fondre dans la masse et devenir le rouage d’un appareil. L’État Socialiste « maternel » (qui prend totalement en charge les individus pour le meilleur et pour le pire) ne peut évidemment que favoriser ce genre d’attitudes.

Eric Michel : Il y a aussi une référence explicite à Matrix…

Nicolas Bourgoin : Avec le thème des pilules, oui, mais l’idée selon laquelle il y a une réalité cachée derrière la réalité apparente est très ancienne. C’est celle du mythe de la caverne de Platon que je développe davantage dans les deux prochains livres des Quatre Cavaliers.

Eric Michel : Tu peux nous en dire plus ?

Nicolas Bourgoin : Apocalypse Orange est le premier volet d’une trilogie dont les volumes, tout en formant un ensemble complet, pourront se lire indépendamment les uns des autres. Déjà rédigés et prêts à être imprimés, ils sortiront à trois mois d’intervalle.

Eric Michel : L’uchronie est l’idée qu’un autre présent serait possible si le passé avait été différent. Tu penses qu’un autre futur est possible ?

Nicolas Bourgoin : Je pense surtout que dans le cadre actuel du capitalisme mondialisé, aucun futur ne sera possible pour l’humanité. Un système basé sur la recherche du profit à court terme est incapable de résoudre les grandes crises qui menacent la survie même de l’espèce humaine : géopolitique, écologique, financière et économique, entre autres. Le projet de ce livre est né aussi de la volonté politique de favoriser cette prise de conscience.

Eric Michel : D’où le thème de l’Apocalypse toujours présent dans ton livre ?

Nicolas Bourgoin : Jaurès disait que le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage. Dans Les Quatre Cavaliers (le livre dont il est question dans mon roman) qui décrit le monde capitaliste actuel, l’humanité est décimée par une guerre thermonucléaire en 2021. Dans mon roman, on retrouve cette folie destructrice – qui caractérise le capitalisme parvenu à son stade terminal – à l’échelle de la Corée du Sud, le dernier bastion capitaliste. Elle est un peu la Corée du Nord du monde communiste et ne rêve que de prendre sa revanche par tous les moyens, y compris les plus violents, contre les vainqueurs de la Guerre Froide.

Eric Michel : Je sais que tu ne peux pas en dire trop sur cette question mais pourquoi avoir associé l’Apocalypse à la couleur orange ?

Nicolas Bourgoin : Ça semble être la couleur fétiche des impérialistes. Il y a bien sûr la Révolution orange, révolution conservatrice par excellence, l’Agent orange utilisé par les Américains qui a décimé les populations pendant et après la guerre du Vietnam. Orange est aussi la couleur de l’uniforme des prisonniers de Guantanamo.

Eric Michel : Pour finir, quelques mots sur le dessin de couverture ?

Nicolas Bourgoin : C’est une oeuvre de Riket Cosmos, un artiste dissident qui avait déjà réalisé le dessin de couverture de mon précédent ouvrage, La République contre les libertés. Il résume très bien l’esprit du livre, un roman de politique-fiction à la lisière du fantastique.

Pour aller plus loin :

Voir la présentation du livre et le commander sur le site de l’éditeur.

Voir ici une vidéo de présentation de mes travaux.

Lire un compte rendu de Pacifique ou d’Algérie ! Algérie !

Lire une interview de Riket Cosmos.

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11 réflexions sur “Les Quatre Cavaliers, le roman de l’Apocalypse. À découvrir !

  1. Mais pas que ….les moines bouddhistes se drapent dans des vêtements de couleur orange car elle serait la couleur du vêtement que le Bouddha Gautama  aurait revêtu en renonçant à la vie mondaine; il symbolise le soleil et sa pureté….mais ça c’était avant !… avant même les dernières assomptions spontanées du corps et de l’esprit (âme comprise) qui produisaient une impression ineffable de totale liberté, sans contrepartie matérielle, propre à délivrer quiconque de l’envie de posséder quoi que ce soit.
    Qu’il est loin cet âge hors de nos époques qui ne veulent créer que de la richesse pour mieux assujettir autrui au culte de Mammon !

    N’est ce pas là le comble du fantastique !

      • Bizarre comme verdict pour quelqu’un qui vient de dire : » Je pense surtout que dans le cadre actuel du capitalisme mondialisé, aucun futur ne sera possible pour l’humanité. Un système basé sur la recherche du profit à court terme est incapable de résoudre les grandes crises qui menacent la survie même de l’espèce humaine : géopolitique, écologique, financière et économique, entre autres. Le projet de ce livre est né aussi de la volonté politique de favoriser cette prise de conscience. »
        Car c’est ce genre de prise de conscience qui préfigure une démarche spirituelle… mais il est vrai que la progression dans ce domaine ne peut être qu’en dents de scie… seule notre marche vers la mort est linéaire !

      • toute réflexion intellectuelle ou spirituelle, si elle ne débouche pas sur des actions concrètes, n’est d’aucune utilité. Les idées à elles seules ne peuvent transformer le monde. Il faut une analyse politique (une analyse concrète de la situation concrète comme disait Lénine) suivie d’une action politique. A défaut, toute « démarche spirituelle » risque fort de n’être qu’une impasse…

  2. Quand on va jusqu’à dire :  » Dans mon roman, on retrouve cette folie destructrice – qui caractérise le capitalisme parvenu à son stade terminal …décimé par une guerre thermonucléaire en 2021″ ..sans pousser la réflexion jusqu’au bout… c’est qu’on tourne en rond…. car à quoi sert de crier au loup si c’est pour le remplacer par un loup plus féroce… c’est une fuite en avant.
    Lorsqu’on a épuisé tous les modèles sociaux-économiques et que l’issue reste l’annihilation de l’humanité c’est que fatalement ce sont les actions politiques elles-mêmes qui sont des impasses… la solution est ailleurs… dans une autre « démarche » …mais remettre en cause les fondements de sa propre pensée est une étape difficile.

  3. Comment devient-on terroriste ? Entretien à propos « du messager », le second livre des Quatre Cavaliers. – Nicolas Bourgoin

  4. Guerre contre le terrorisme, gouvernance par le chaos, surveillance de masse, attentats sous faux drapeau… bienvenue dans le monde de L’effet papillon ! – Nicolas Bourgoin

  5. Pour une critique radicale des médias. Entretien avec Baron William – Nicolas Bourgoin

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