Drague et rapports de classe. A propos de « Confession d’un dragueur » d’Alain Soral.

Paul (Thomas Dutronc), provincial esseulé monté à Paris faire ses études à Sciences-Po, rencontre Fabio dit « Fab » (Saïd Taghmaoui), petite frappe vivant d’expédients qui va peu à peu l’initier à l’art de la drague. Rencontre improbable entre deux êtres que tout oppose : issu de la bourgeoisie, Paul est studieux (« je fais quand même des études, je te signale » dira-t-il à Fabio au cours de l’une de leurs pérégrinations), timide et introverti. Fabio, issu de l’immigration – faux italien mais vrai maghrébin – vit au jour le jour et n’a pour seules richesses que sa tchatche et son savoir-faire indéniable avec les filles. Difficile d’imaginer duo plus dissemblable, mais les différences sociales et de caractère entre les deux personnages, leur complémentarité, vont justement les rapprocher. Fabio donne à Paul la seule chose qu’il possède et qui manque à son ami : la maîtrise des techniques de drague, de « pénétration de l’inconnue» que celui-ci va tenter d’assimiler à la façon d’un cours, afin de surmonter sa timidité. Et réciproquement, cette relation maître/élève qui inverse le rapport de domination sociale du fils de bourgeois sur l’enfant d’immigré est une occasion pour Fabio de prendre une revanche de classe en mettant de côté son handicap social.

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Mais pour Paul, Fabio sera plus qu’un simple coach en séduction, il jouera aussi le rôle de passeur entre deux mondes : celui de Paul, sage et lisse, et le sien, sulfureux et trouble. Intégrant des éléments de son propre itinéraire biographique relatés dans son livre La vie d’un vaurien duquel est inspiré le film, Alain Soral peint avec réalisme l’univers de la « débrouille » peuplé de marginaux vivant à la lisière du système en passant d’un petit boulot à un autre. De fait, la drague est le prolongement naturel de leur mode de vie qui exclut tout projet réaliste à long terme. Forme dégradée du donjuanisme – une conquête chasse l’autre –, elle se joue dans l’instant et ne peut (doit) conduire qu’à des relations précaires et sans lendemain (« une fois qu’elle a ton adresse, comment tu fais pour t’en débarrasser ? » dira Fabio à Paul qui parlait d’inviter ses conquêtes chez lui). Comme l’avait montré Engels, le rapport au temps divise profondément les classes sociales : tandis que le bourgeois, fort de son capital social et économique, peut se projeter sans crainte dans l’avenir, le prolétaire ou le sous-prolétaire vivant dans la nécessité «est condamné à l’égarement». Cet effet  du dénuement est amplifié par le libéralisme économique qui enferme les populations dans la spirale du consumérisme et de la  frustration. Consumérisme matériel et aussi sexuel pour tenter de conjurer la misère sociale et affective… Mais ici, nulle dramatisation, tout est léger à l’image des jeux de séduction : le flottement social que connaissent les marginaux est davantage synonyme de liberté que de malédiction. A travers cette œuvre, Alain Soral porte un regard humaniste sur un moment de son propre parcours en se livrant à une éloge de la marginalité sociale. Le film pourra donc surprendre par son aspect décalé loin des tensions et des pesanteurs actuelles. Nous sommes dans un Paris révolu et encore (relativement) insouciant, qui est celui de la jeunesse de l’auteur (la chanson de Patrick Coutin, tube de l’été 1982 et unique bande-son du film, est sans doute un clin d’œil à cette époque), quelques années avant la chute de l’URSS et la montée en force du Nouvel Ordre Mondial. Internet n’ayant pas encore colonisé l’espace des relations sociales, la majeure partie de la drague se jouait dans la rue ou en boite de nuit.

Au-delà des influences explicites et même revendiquées – la sociologie marxiste pour l’analyse des rapports de classe (tous les personnages du film sont socialement typés), le cinéma social italien d’après-guerre, notamment Le Fanfaron de Dino Risi – le duo improbable du film fait immédiatement penser à celui formé par Trintignant/Gassman –, Pier Paolo Pasolini pour sa peinture empathique du milieu des marginaux (on voit d’ailleurs un extrait de Théorème à un moment du film), Joël Seria et Jean Eustache pour leur liberté de ton (et à qui le film est dédié) – en apparaissent d’autres. On peut penser à Eric Rohmer, pour la sobriété de la mise en scène qui donne au film une forme parfois proche du documentaire et l’analyse souvent introspective des rapports de séduction, mais un Rohmer transgressif dépouillé de son moralisme petit-bourgeois. La variété des registres langagiers ne pourra ici que décontenancer les amateurs des Comédies et Proverbes : Confession d’un dragueur alterne de manière surprenante dialogues très écrits, presque littéraires (souvent monologues dits en voix off par Paul, façon journal intime) et propos argotiques, parfois très crus, tenus par Fabio, accentuant encore le contraste entre les deux personnages.

Mais c’est surtout l’influence de Gustave Flaubert qui transparaît dans le film, précisément celle de l’Éducation sentimentale. L’itinéraire social et amoureux de Paul, aiguillonné par le désir de parvenir, ressemble à celui de Frédéric Moreau, jeune provincial arriviste venu faire ses études à Paris, mais de manière inversée : tandis que la soif de conquêtes féminines du second est motivée par un désir de s’élever dans l’échelle sociale, celle de Paul le conduira à fréquenter – momentanément – des déclassés. Mais l’ambition est bien là (« les études y a que ça de vrai pour grimper dans l’échelle sociale » dira Kovacs (François Levantal) comme en écho aux propres préoccupations de Paul), et elle poussera Paul à trahir son ami dans un surprenant tableau final où le jeune provincial timide dévoilera un aspect de sa personnalité resté jusque-là dans l’ombre –.on apprendra alors qu’entre le marginal et l’intégré, celui qui a la plus grande noblesse d’âme n’est pas forcément celui que l’on croyait…

L’éducation sentimentale de Paul qui s’achève avec cette dernière scène, se sera étalée sur les deux mois qui séparent les deux moments-clés du film où apparaît Sophie (Chloé Lambert), lectrice assidue d’Henry Miller. Celle-ci sera à l’origine de la rencontre entre Paul et Fabio tout au début du film et précipitera leur rupture tout à la fin. Le texte que lit Paul en voix off dans la scène inaugurale du film, observant à la dérobée la jeune fille assise sur un banc du jardin du Luxembourg, prendra tout son sens rétrospectif quand il le répétera en fin de parcours, bouclant ainsi la boucle de sa (courte) carrière de dragueur. Et comme celle de Frédéric Moreau, l’éducation sentimentale de Paul s’achèvera (momentanément) sur une note désabusée…

Sorti en pleine torpeur estivale (un 25 juillet !), sans têtes d’affiche (Thomas Dutronc ne s’était pas encore fait un prénom et La haine, surfaite et surévaluée dans laquelle avait joué Saïd Taghmahoui, était déjà tombée dans les oubliettes) ni soutiens, irrévérencieux (la scène hilarante du dîner où Fabio raconte ses mésaventures scato-sexuelles à des bobos scandalisés, dont la trivialité subversive évoque La Noce chez les petits-bourgeois de Brecht, est un bras d’honneur à l’arrogance de classe des pseudo-dominants), le film d’Alain Soral n’avait face aux critiques que son humanisme et sa sincérité qui sont souvent le lot des premières oeuvres. Ils n’ont pas pesé bien lourd pour les censeurs du politiquement correct et le film, éreinté, fut un échec commercial – la palme du flingage bête et méchant revenant sans doute à Libération. Mais comme bien souvent, le contenu d’une critique en dit davantage sur son auteur et sa culture de classe que sur l’œuvre elle-même… La deuxième vie donnée à ce film avec son édition en DVD et celle récente en VOD, est l’occasion de redécouvrir cet OVNI cinématographique sorti en salles il y a tout juste 13 ans en marge des grosses productions, profondément original et décalé.

Voir ici la bande-annonce du film

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8 réflexions sur “Drague et rapports de classe. A propos de « Confession d’un dragueur » d’Alain Soral.

  1. critique elogieuse d un film provocant le desir de le voir en version originale

    le parallele semble exact avec l education sentimentale roman essai politique ou le pretexte sentimental sert une chronique detaillee de l ambiance preinsurrectionnelle des annees 1840

    alain souvent visionnaire saura comme a son habitude glisser quelques quenelles consequentes a la gente feminine dont les representantes parisiennes sont tres friantes

    dans notre monde actuel les.femmes apparaissent sous les traits de pondeuses de courtisanes ou de selfmaid women voir pour les plus evoluees d entre elles d un subtile mixage des trois ceci etant mon humble avis a leur propos il s entend

    je les invite toutes a se mirrer dans la glace du regard de soral qui je lui fait confiance avant meme de connaitre son film a su bien les recoiffer

    cela bien sur sous couvert d une confession autobiographique d un dragueur un zest macho aussi sensible que couillu

  2. Un article passionnant comme on n’en fait plus. On ne trouve plus beaucoup d’articles d’une telle qualité et la manière d’écrire en dit long sur l’auteur. Ce DVD est en tout cas un « must have » pour les dragueurs en herbe.

  3. Belle analyse.
    A l’instar de Dutronc dans la scène finale, on se demande tout de même pourquoi Fab s’est-il intéressé à cet avorton ? Allant jusqu’à l’initier et à le garder sous son aile. Il en paiera le prix d’une trahison.
    A la fin Paul admet qu’il n’est plus le même homme après deux mois de pérégrination avec Fab ( il en est donc transformé ) mais relativise l’apport de son ami : quelques techniques et du sans-gêne. Maintenant qu’il est initié, il peut sans vergnogne se débarrasser de Fab.
    La faiblesse de celui-ci réside en son absence de richesse matérielle et de capital culturel et social. Sophie préférera donc coucher avec Paul qui cumule richesse et bagout. L’élève dépasse le maître. C’était forcé. Pourquoi donc Fab s’est-il cramé de la sorte sachant qu’a égalité de techniques et de bagout, c’est le petit-bourgeois Paul qui aura la préférence de la pimbèche ?

    • je pense (mais ce serait à Alain Soral de répondre !) que Fab cherche avant tout à prendre une revanche de classe et il fait avec ce qu’il a. De quoi dispose-t-il ? D’un capital de tchatche et d’une maîtrise indéniable dans l’art de la drague. Grâce à son savoir-faire, il peut draguer des bourgeoises comme Sophie et effacer comme par enchantement son handicap de classe. C’est la même chose qui le guide dans ses rapports avec Paul : socialement, il est inférieur à lui mais il a quelque chose que Paul n’a pas : son bagout. C’est vrai qu’il n’anticipe pas la trahison inévitable dont il sera l’objet mais n’oublions pas que l’horizon temporel de la drague est très court, tout se joue dans l’instant. Fab, dragueur invétéré, a justement ce mode de vie fait de petits boulots qui le porte à vivre dans le présent. Et pour lui, le présent c’est aussi le bonheur de jouer au prof avec Paul !

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