Stratégie du choc : après la Grèce, l’Ukraine ?

Sur la scène médiatique : une pseudo-révolution. Dans les coulisses : un vrai coup d’État dans les règles de l’art. Financements généreux des organisations pro-occidentales, mise en place d’institutions parallèles, aide logistique aux insurgés, propagande massive, envoi de mercenaires… les grandes fondations nord-américaines et européennes n’ont pas lésiné sur les moyens apportés aux groupes anti-russes pour renverser un gouvernement pourtant légitime. La tactique, bien rodée, a déjà fait ses preuves lors des « révolutions colorées » pilotées par la CIA.   Le pactole est dans le cas présent bien alléchant : l’Ukraine, le plus grand pays d’Europe, occupe une position géostratégique de pivot entre l’Est et l’Ouest et son intégration dans l’OTAN renforce considérablement le bloc impérialiste UE-USA au dépens de la Russie… sans parler de l’eldorado des matières premières, pain béni pour les multinationales (voir sur ce blog mon billet sur les raisons du coup d’État en Ukraine). En revanche, la pilule risque d’être amère pour les Ukrainiens : privatisations massives, réduction drastique des dépenses de l’État et de l’emploi public, remise en cause de la protection sociale et du droit du travail, mise à mal des libertés publiques et le tout avec l’appui logistique des milices paramilitaires néo-nazies. Faire table-rase des droits sociaux pour créer « un climat d’investissement favorable aux entreprises ». Ce programme a un air de déjà-vu et rappelle le précédent grec… mais aussi celui du Chili, l’un des premiers pays où la stratégie du choc fut appliquée il y a tout juste 40 ans.

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Comment déstabiliser un pays souverain afin de le soumettre aux intérêts occidentaux ? La doctrine de la stratégie du choc a déjà fait ses preuves. Elle consiste à réduire à zéro le patrimoine public d’un pays, ses structures sociales et économiques pour y construire une nouvelle société. Privées de leurs points de repères, littéralement en état de choc, les populations victimes de ce traitement se sont vues spoliées de leurs biens publics (éducation, santé, retraites) et de leurs libertés par l’oligarchie et ses élites sans même pouvoir et vouloir se défendre. Les Chiliens sous la dictature de Pinochet ou les Argentins sous celle de Videla, les Russes victimes de la « thérapie de choc » de Boris Elstine, les Irakiens victimes de la campagne de bombardements intensifs américains de mars 2003 baptisée  Shock and Awe (choc et effroi), le peuple de Louisiane victime du cyclone Katrina, les Américains victimes de  l’escroquerie du 11 septembre et ses dérives liberticides, les Sud-Africains, les Chinois ou les Polonais victimes de la contre-révolution néo-libérale,…  la liste est encore longue de tous ceux qui ont servi de cobayes à cette doctrine insensée née dans le laboratoire de l’Université Mac Gill à Montréal. La Grèce avec son patrimoine public réduit à néant était le dernier exemple en date (voir sur ce blog mon billet sur cette question) … jusqu’au coup d’État en Ukraine.

Point commun des putschs made in CIA, en Amérique Latine ou ailleurs, le recours aux milices fascistes. L’Ukraine et ses bandes armées banderistes n’y font pas exception. Leur cible : les organisations progressistes, leurs militants et leur patrimoine historique. Le siège du Parti communiste ukrainien, de nombreuses statues de Lénine érigées en l’honneur des résistants au nazisme ainsi que d’autres symboles de l’ère soviétique ont déjà fait les frais de leur haine revancharde (voir ici la déclaration du Parti communiste ukrainien à ce sujet). Le but de ces saccages : laminer la mémoire historique et sociale du peuple ukrainien et décourager toute vélléité de résistance. Faire table rase du passé en coupant les individus de leurs racines nationales pour obtenir une « page blanche » sur laquelle écrire une nouvelle histoire, est l’objectif de la « stratégie du choc ». Comme si tout cela ne suffisait pas, le gouvernement putschiste, par la voix du chef de file du groupe radical ukrainien Pravy Sektor, Dmitry Yarosh, a appelé en renfort les terroristes tchétchènes. La Russie compte déjà de nombreux réfugiés Ukrainiens fuyant la violence des nouveaux maîtres de Kiev.

Le coup d’État en Ukraine rappelle celui du Chili  sur au moins trois points : la forte implication de Washington, le recours à des néo-nazis pour terroriser la population et neutraliser toute tentative de résistance et la forte collusion du gouvernement putschiste avec les milieux financiers annonciatrice des politiques ultralibérales de démantèlement social. En réponse aux exactions commises par ces milices, Moscou s’est déclaré préoccupé par la violation des droits de l’homme en Ukraine. La nomination du leader de l’opposition ukrainienne Arseni Iatseniouk au poste de Premier ministre du gouvernement ukrainien a ici valeur de symbole. Proche du mouvement néonazi Svoboda, ancien directeur de la banque centrale ukrainienne,  européiste convaincu – Ministre de l’économie sous la gouvernance orange, il a joué un rôle de négociateur actif dans le rapprochement de l’Ukraine avec l’UE – il incarne à lui seul l’union sacrée entre la finance, l’ultralibéralisme et le fascisme, au coeur de la stratégie du choc.  En Grèce avec l’Aube Dorée ou en Ukraine avec les mouvements « Trident », « UNA-UNSO », « Praviy Sektor » ou « Svoboda »… l’extrême-droite est un auxiliaire précieux de l’oligarchie.

Enfin, pour achever l’Ukraine : l’arme financière, nerf de la guerre. Laminée par la crise de 2008-2009, l’économie de l’ancienne république soviétique est bien mauvaise posture. Son endettement a explosé ces dernières années et dépasse désormais 30 % de son PIB, contre moins de 10 % avant la crise, et le déficit budgétaire pourrait dépasser 8 % cette année. Seule bouée de secours, le versement de la deuxième tranche du prêt de 15 milliards de dollars consenti par Vladimir Poutine en décembre. Les fortes mobilisations téléguidées par les officines occidentales ont mis à mal le partenariat commercial avec l’Ukraine et rapproché celle-ci du défaut de paiement : Moscou conditionne en effet la tenue de ses engagements à « une normalisation de la situation à Kiev« . Dévastée et à genoux sous le joug des marchés financiers, l’Ukraine n’a plus guère d’autre choix que de se livrer aux appétits des occidentaux.  Le ministre américain des Finances, Jack Lew, a tiré le signal d’alarme en enjoignant l’Ukraine de s’adresser au FMI pour mettre «en place des réformes» et recevoir «le soutien dont ils ont besoin en échange».

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Face au saccage économique, social et politique de l’Ukraine par les occidentaux et leurs hommes de main, la résistance s’organise et semble gagner du terrain. L’Est de l’Ukraine commence à se soulever contre les putschistes. Après la Crimée qui se dirige vers une rupture avec l’Ukraine, les grandes villes industrielles de l’Est, Donetsk et Kharkov, refusent de reconnaître le gouvernement pro-impérialiste … Autre espoir : une reprise en main par les Russes qui ont déjà su habilement faire échouer les plans de guerre occidentaux contre la Syrie. La Chambre haute du parlement Russe, le Conseil de la Fédération, a approuvé samedi le déploiement de forces armées dans la région ukrainienne de Crimée, en réponse à une demande du président Vladimir Poutine et avec le soutien de la Chine. Celui-ci a assuré de sa protection la population russophone d’Ukraine, cible favorite des violences fascistes. Ce dimanche, le commandant des forces navales de l’Ukraine Denis Berezovski a indiqué qu’il a prêté serment d’allégeance au peuple de Crimée, selon l’agence RIA Novosti. Le recours aux forces armées russes durera «jusqu’à la normalisation de la situation politique dans ce pays», selon le Kremlin et pourrait bien mettre un terme provisoire aux velléités impérialistes des occidentaux dans cette région.

Un examen rapide de la situation de la Lybie ou de l’Irak, hier terrains de jeu militaire des occidentaux et aujourd’hui champs de ruines, montre que l’on ne peut croire un seul instant à la belle histoire d’insurgés luttant contre un pouvoir autocratique, de surcroît europhiles dans le cas présent. Les manœuvres des occidentaux en Ukraine comme ailleurs n’ont qu’un seul but : contrôler l’accès aux ressources et aux matières premières, et une seule modalité : terroriser les populations et écraser systématiquement toute résistance populaire.

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11 réflexions sur “Stratégie du choc : après la Grèce, l’Ukraine ?

  1. Merci infiniment, non seulement pour la justesse de votre jugement, mais pour le brio de cet exposé, richement documenté.

  2. Formidable analyse. « Un gouvernement pourtant légitime », dites-vous… Je vous assure que les ukrainiens que je fréquente sur mon lieu de travail et qui retournent régulièrement à Kiev pour suivre les événements n’ont pas plus envie d’une tutelle russe. Ils sont convaincus que le gouvernement de Yanukovitch est corrompu jusqu’à la moelle…

    • Ianoukovitch a été élu démocratiquement et je ne suis pas sûr que ceux d’en face soient recommandables, le nazisme a fait des millions de morts et je ne vois pas l’intérêt de renouveler l’expérience

      • Certes… Je suis loin de dire et de penser que l’offre des « banksters » et du FMI soit meilleure ! Mais, à mon avis, les ukrainiens ne veulent justement ni de la peste, ni du choléra !

  3. Politique Friction du Vendredi 7 Mars 2014: Les ordures du « 2 poids, 2 mesures » Par Bruno Bertez « Le blog A Lupus un regard hagard sur Lécocomics et ses finances

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