Prisons françaises : nouveaux records

Aujourd’hui la France compte 68.000 détenus, un chiffre jamais atteint. Rapporté à la population générale, c’est près de 3 fois plus qu’en 1975. La surpopulation carcérale devient intenable, avec un taux d’occupation qui frôle les 120 %, entraînant une multiplication des incidents en prison : agressions envers des surveillants, refus de réintégrer les cellules, voire prise d’otages… Cette situation inédite est le résultat d’une hyper-inflation carcérale qui a débuté à l’automne 2001, au moment des attentats du 11 septembre, qui s’est accéléré avec la crise économique et qui ne faiblit pas depuis 2012 malgré les ambitions affichées par l’actuel gouvernement de mettre un terme au « tout-carcéral ». 

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Entre le 1er septembre 2001 et le 1er décembre 2013, le nombre de personnes incarcérées passe de 47.000 à 67.800, soit un accroissement de près de 50 %. Au 1er décembre 2013, le pourcentage de détenus en surnombre atteint 40 % en Maison d’Arrêt, 24 % dans l’ensemble des établissements. Même le recours de plus en plus fréquent aux placements sous surveillance électronique – plus de 10.000 détenus subissent cette mesure – est impuissant à désengorger les établissements. Baisse des mesures de libération conditionnelle ou de semi-liberté, fin des lois d’amnistie, poursuite de la politique des peines plancher (ou minimales) mise en place par le gouvernement Sarkozy, créations de nouveaux délits, alourdissement du régime des peines et réduction des aménagements de peine en prison… la politique  de surincarcération suivie depuis 12 ans s’accompagne d’une baisse  des crédits alloués à la réinsertion des détenus (travail, enseignement et formation professionnelle) et aux services d’insertion et de probation (amputés de 40 % entre 2011 et 2013), au profit des dispositifs de sécurité et de contrôle (portiques de sécurité, caméras, miradors, fouilles,…) et de la formation de personnel spécialisé dans le maintien de l’ordre (notamment les Équipes Régionales d’Intervention et de Sécurité). Les conséquences de ce désengagement sont multiples : oisiveté, promiscuité, tensions entre détenus ou entre personnel et détenus, difficultés croissantes d’accès aux soins médicaux et pauvreté endémique ; actuellement, plus d’un millier de détenus  dorment sur un matelas posé à même le sol, 3 fois plus qu’il y a 3 ans (voir ici). Cette dégradation explique en partie l’explosion des suicides en prison dont la fréquence est 6 fois plus élevée qu’en liberté.

Désocialisation, paupérisation, précarisation,… le coût humain, social et économique de la politique du tout-carcéral est considérable. Quel est le secret de sa longévité ? Le premier bénéfice pour la classe dominante est une « gestion à moindre coût » des populations précaires fabriquées par la crise. L’accroissement massif des chômeurs depuis 12 ans inquiète la bourgeoisie et la prison est un moyen de contrôle, au moins provisoire, de ces populations flottantes, qui se substitue peu à peu aux politiques sociales de l’après-guerre. Mais le bénéfice pour la classe dominante est surtout dans l’effet dissuasif. Se désengageant de ses missions sociales, renonçant progressivement à sa politique protectrice vis-à-vis du travail salarié, l’État est en quête d’une nouvelle légitimité qu’il va trouver essentiellement dans le pénal : l’État gendarme remplace peu à peu l’État providence[1]. Les postures autoritaristes de Manuel Valls ou sa défense de l’ordre républicain contre le désordre incarné par Dieudonné et ses émules vient en contrepartie du énième « tournant libéral » (voir ici) qui précarisera encore un peu plus le travail. La substitution du Workfare State au Welfare State, ou de l’État pénal à l’État social, processus qui a débuté aux États-Unis au début de la décennie 1980 (voir ici), touche la France (ainsi que d’autres pays européens) vingt ans plus tard. Toujours plus de pauvres et de répression, toujours moins de protections et de solidarité, et le consumérisme comme seul lien social… l’horizon de cette fuite en avant  est prévisible : un État policier régnant sur une société de marché intégral.


[1] Voir Nicolas Bourgoin, La révolution sécuritaire (1976-2012)

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