Syrie : la guerre des mots

Pour les médias officiels des pays occidentaux, les opposants actuels au régime de Bachar-al-Assad sont des rebelles au cœur pur et à l’âme éprise de liberté combattant courageusement et sans coup férir un dictateur sanglant usant de répression aveugle et d’armes chimiques. « Rebelles », pas « terroristes » ? Pourtant le centième des exactions – bien réelles – commises par ces assoiffés de démocratie leur aurait valu sous d’autres cieux ce qualificatif nettement moins flatteur. L’usage quasi-exclusif du terme « rebelle » par la presse mainstream pour désigner les combattants en Syrie ne fait en réalité que démontrer deux choses : le terrorisme n’est qu’un mot et le choix des mots pour parler de la guerre fait partie de la guerre elle-même.

Qu’est-ce que le terrorisme ?

« Association structurée, de plus de deux personnes, établie dans le temps et agissant de façon concertée en vue de commettre des infractions terroristes (…) visant à menacer un ou plusieurs pays, leurs institutions ou leur population avec l’intention d’intimider ces derniers et de modifier ou détruire les structures politiques, sociales et économiques de ces pays ». Sont notamment concernés : « les attentats perturbant le système d’information ou la capture d’installations étatiques ou gouvernementales, de moyens de transports publics, d’infrastructures, de lieux publics et de biens ». Cette définition du terrorisme que l’on trouve dans la décision-cadre du Conseil à propos de la lutte contre le terrorisme du 20 septembre 2001 est pour le moins floue. Elle est pourtant lourde de conséquences (voir ici pour un développement).

Elle est assez large pour permettre la répression d’actions syndicales ou politiques non-violentes (grève illégale, blocage de systèmes informatiques, occupation de routes, de bâtiments publics ou privés pour manifester). Reposant sur la notion d’intentionnalité (visant à), elle permet une répression préventive, en l’absence de toute commission d’actes, sur la seule base de l’appartenance à un groupe contestataire. Elle a des conséquences négatives pour les individus ou les groupes ainsi étiquetés, non seulement symboliques – leurs actions revendicatives s’en trouvent disqualifiées – mais surtout matérielles : délégitimer ainsi les méthodes et les revendications de certaines organisations ou de certains agents, permet à l’État d’employer à leur encontre une violence aggravée en réduisant leurs garanties procédurales et, plus largement, de restreindre les libertés publiques avec le soutien passif des populations apeurées par la « menace terroriste »[1]. L’antiterrorisme est un domaine qui lui permet notamment de s’affranchir de ses propres contraintes juridiques en allégeant l’exigence de production de preuves, en soumettant les opposants politiques à des procédures d’exception et en durcissant le contrôle social par la suspension de certaines contraintes légales, comme ce fut le cas pendant la Guerre d’Algérie ou après les attentats du 11 septembre[2], afin de réduire au maximum les garanties dont pourrait se prévaloir l’opposant ravalé au rang d’un ennemi à neutraliser. L’exclusion juridique qui frappe les « terroristes » relève en effet  de ce que Carl Schmitt appelle le « droit pénal de l’ennemi ». Identifier le terrorisme à « un acte de guerre », comme cela a été fait par les responsables politiques et les mass media pour les attentats du 11 septembre 2001, permet de neutraliser les résistances populaires à l’adoption de mesures liberticides et de lois d’exception en en appelant à l’union nationale.

Le terrorisme n’est qu’un mot

L’étiquetage de « terroriste » sanctionne donc le caractère dominé de certains groupes ou individus qui voient ainsi leur action revendicative disqualifiée par la classe dominante. C’est aussi en ce sens que l’on peut dire que le terrorisme est l’arme des faibles : leur faiblesse les porte justement à être désignés comme tels par ceux qui ont la légitimité de le faire. Les groupes ainsi stigmatisés peuvent d’ailleurs réagir à cet étiquetage en le retournant contre ceux qui le leur appliquent : le concept de « terrorisme d’État » est régulièrement employé par des groupes pacifistes pour dénoncer les guerres néo-coloniales menées par certains États impérialistes ou la politique de restriction des libertés publiques décidée par les États occidentaux au nom de la lutte antiterroriste. On trouve d’ailleurs des exemples d’un tel retournement par lequel les « terroristes » d’hier accèdent au pouvoir d’État : Castro, Mengistu, Mandela, Lénine, Mao,… et pour certains se voient être ensuite la cible d’actions terroristes menées par les puissances impérialistes qu’ils combattaient. Cette asymétrie des rapports de force s’est nettement accrue après l’effondrement de l’Union Soviétique, principal soutient des mouvements de libération tiers-mondistes. La construction sociale du terrorisme est donc de nature idéologique : le terrorisme est un terme politiquement chargé qui devrait être abandonné parce que le terrorisme d’une nation est pour un autre peuple une lutte de libération nationale et les « terroristes » de certains États sont des réfugiés politiques pour d’autres. Ainsi, les listes d’organisations terroristes dressées par le Conseil de l’Union Européenne ou par le département d’État américain comprennent des mouvements de libération nationale qui s’opposent aux intérêts impérialistes occidentaux et font de la lutte armée un moyen d’émancipation politique, tels que le Front Populaire de Libération de la Palestine, les Forces Armées Révolutionnaires de Colombie, les Talibans ou le PKK.

Ceci n’est pas un terroriste

On comprend mieux par quel miracle les opposants à Bachar-al-Assad peuvent échapper à l’infamie du qualificatif de « terroriste » alors même qu’ils commettent quotidiennement des attentats, détruisent tout un pays et terrorisent (au sens propre du mot) des populations entières. De même que leurs homologues Lybiens, les djihadistes combattant en Syrie sont des auxiliaires du camp occidental comme ont pu l’être en leur temps les talibans combattant contre les soviétiques en Afghanistan. L’impérialisme réserve cette arme idéologique et politique aux seuls activistes luttant contre ses intérêts au Mali, au Nigeria, au Kenya et ailleurs. De même qu’il y a des bons et des mauvais arabes (voir ici), il y a les rebelles et les terroristes. « Un crime de guerre est un acte de guerre commis par l’ennemi », disait Noam Chomsky. Il en est de même pour le terrorisme. L’étiquetage à géométrie variable ne trouve sa raison d’être que dans les intérêts et les rapports de force des puissances belligérantes. Ici comme ailleurs, la raison du plus fort est toujours la meilleure.


[1] Voir S. Quadruppani, L’Antiterrorisme en France ou la terreur intégrée, 1981-1989, Éditions La Découverte, Paris, 1989.

[2] S. Quadruppani, La politique de la peur, Seuil, 2011, p.24. On comprend alors que ce soit aussi le secteur dont le chiffre d’affaire connaît la plus forte augmentation.

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