L’État policier c’est maintenant ! Brève histoire de la conversion sécuritaire de la gauche.

Mise en place de l’Accord National Interprofessionnel (ANI) qui flexibilise encore un peu plus l’emploi, réforme programmée des retraites, gel des salaires dans la fonction publique… et ailleurs. Les coups pleuvent comme jamais sur les salariés. En parallèle, l’État bourgeois se fait toujours plus répressif à l’encontre des récalcitrants : énième loi antiterroriste, violences policières et arrestations massives d’opposants politiques lors des manifestations anti-mariage pour tous, évacuations massives des campements roms, avec pour conséquence une inflation carcérale qui ne faiblit pas. Toujours plus de libertés pour les patrons, toujours plus de répression pour les prolétaires et les sous-prolétaires. Derrière cette double politique, une seule idéologie : celle de la « responsabilité individuelle ».

Depuis le début de la décennie 1990, l’idéologie néolibérale de la responsabilité individuelle et le paradigme économiciste se sont imposés dans les questions relatives à la sécurité et au maintien de l’ordre. La pensée dominante actuelle va jusqu’à remettre en cause l’existence même de facteurs sociaux de la déviance, s’alignant ainsi sur les positions de la mouvance néoclassique autoritaire-radicale qui considère l’acte criminel comme le fait d’un acteur conscient et rationnel ne faisant le mal que par volonté coupable et donc commettant en toute liberté l’infraction dont il doit assumer les conséquences. Éviter le passage à l’acte suppose alors de dissuader le délinquant potentiel en annulant les bénéfices attendus de l’infraction par la certitude d’une peine prompte et sévère, reprenant l’idée de Jeremy Bentham. La surveillance doit donc être suffisante pour prévenir tout sentiment d’impunité et la peine doit être intimidatrice et rétributive pour avoir un réel effet dissusasif. On suit alors la logique panoptique de la vidéosurveillance et du fichage administratif, on multiplie les contrôles d’identité et l’on augmente la sévérité des sanctions et la rapidité de leur application tout en attaquant les droits des accusés et le « laxisme » des juges, renouant ainsi avec une lecture orthodoxe du paradigme néo-classique mis provisoirement de côté pendant les « Trente Glorieuses ». L’humanisme pénal qui prédominait alors en est la parfaite négation :  considérant le délinquant comme un agent déterminé par des facteurs sociaux, il préconisait l’intervention correctrice, c’est-à-dire la réforme de la société dans un sens progressiste (la lutte contre la pauvreté et les inégalités sociales) et la réhabilitation du délinquant pour réduire la récidive. La peine devait donc être individualisée et orientée vers la réinsertion sociale.

Le retour en force du droit répressif au milieu des années 1990 et la promotion des thèses de la criminologie stratégique d’inspiration nord-américaine dans le champ pénal sont le pendant des orientations économiques néo-libérales reposant sur cette même philosophie concevant la société comme une somme d’individus libres et égaux réalisant par intérêt personnel ce qui s’avère être utile au plus grand nombre : la « liberté » du délinquant fait ici écho à celles de l’entrepreneur et du consommateur. Dans cette perspective, la politique de tolérance zéro est la traduction, dans le domaine de la sécurité, de la rationalité économique du capitalisme produisant une gestion optimale des risques… et le mythe d’une société sans délinquance rejoint celui de la prospérité pour tous que promet la main invisible d’Adam Smith.

Tout-carcéral, interventionnisme répressif étatique et laisser-faire économique sont donc intimement liés par la question de la responsabilité individuelle[1]. Le désengagement de l’État de ses missions sociales et régulatrices est corrélatif d’une montée de l’État pénal chargé de traiter les illégalismes populaires par la seule contention punitive. Or, ceux-ci sont en grande le produit de l’accroissement des inégalités sociales et de la précarité lié à ces mêmes politiques libérales[2], d’où une systématisation des politiques sécuritaires qui rend celles-ci indissociables des orientations politiques mises en œuvre dans les autres domaines publics. Le recours exclusif à l’encadrement policier et pénal pour traiter la délinquance d’exclusion ne peut qu’alimenter le ressentiment et le rejet des institutions à l’origine des violences urbaines puis servir de justification a posteriori aux durcissements disciplinaires[3].

Sur un plan symbolique, l’intérêt et les moyens accordés aux fonctions de maintien de l’ordre viennent combler le déficit de légitimité dont souffrent les décideurs politiques du fait même de leurs démissions et/ou de leur impuissance en matière économique et sociale en partie liées à la globalisation du capitalisme et à la formation de blocs impérialistes surplombant les États nationaux. Ainsi, les premiers durcissements de la politique de la gauche en matière d’immigration et les premières remises en cause idéologiques du modèle protectionniste réglementant la justice des mineurs sont contemporains du « tournant de la rigueur » de mars 1983 – le rapport Martaguet, qui préconise le renforcement du rôle du parquet des mineurs au détriment de celui du juge des enfants ainsi que l’introduction d’une mesure de réparation pénale, est publié cette année-là. Cet abandon de la question sociale par la gauche n’est d’ailleurs pas étrangère à la montée en force de la question ethnique et la progression électorale du Front National à la même période[4]. La conversion sécuritaire du Parti Socialiste est corrélative de son renoncement à dépasser le capitalisme ou à le réglementer. Elle devient manifeste en 1992, année de campagne pour le « oui » au traité libéral et sécuritaire de Maastricht qui prive les États de leur levier monétaire et ainsi d’une part de leur souveraineté économique tout en donnant un cadre institutionnel à la coopération policière et judiciaire entre États membres en matière de lutte contre le terrorisme et la criminalité transfrontalière. La même année voit la publication du rapport très sécuritaire de Julien Dray sur la violence des jeunes dans les banlieues[5] ainsi que du projet socialiste dans lequel le PS affirme que « le capitalisme borne notre horizon historique »[6] ;  l’année 1995, la mise en œuvre l’Accord Général sur le Commerce des Services (AGCS) qui restreint encore le pouvoir d’intervention des États nationaux dans l’économie, et (pour la première fois) l’introduction d’un (modeste) volet sécuritaire dans le programme électoral du Parti Socialiste.  Quelques années plus tard, la mutation est achevée : « je ne crois pas que l’on puisse administrer désormais l’économie. Ce n’est pas par la loi, ce n’est pas par des textes, ce n’est pas par l’administration que l’on va réguler l’économie aujourd’hui » (Lionel Jospin sur France 2, 13 septembre 1999).  Elle sera réaffirmée avec le vote de la loi Vaillant de 2001, contemporaine du début de la crise économique consécutive à l’effondrement de l’entreprise Enron aux États-Unis et l’éclatement de la bulle Internet.

On pouvait espérer naïvement un tournant progressiste après 10 années d’hystérie sécuritaire et ultra-libérale. Il n’en a rien été. Le processus libéral-autoritaire qui change peu à peu le visage de nos démocraties bourgeoises transcende les clivages politiques. Il est le produit de l’impérialisme, c’est-à-dire du capitalisme parvenu à son stade terminal, dont la seule politique ne peut être que la « réaction sur toute la ligne » pour reprendre la formule de Lénine. Face à une crise qui le met en échec, et d’autant plus crûment qu’il n’a plus les outils nécessaires pour y faire face, soumis à la dictature de la finance et englué dans les contraintes de l’Europe communautaire, le gouvernement ne peut que se recentrer sur ses missions régaliennes pour tenter de (re)trouver un semblant de légitimité. Si l’on en croit les sondages, seules les gesticulations autoritaires de Manuel Valls arrivent encore à convaincre. L’avenir se chargera de nous le montrer : la dictature policière est la forme naturelle de gouvernement – et sans doute la seule possible – d’une société de marché intégral.


[1] Pour une lecture foucaldienne de la notion de responsabilité individuelle et de son usage actuel par le droit pénal, voir E. Hache, « La responsabilité, une technique de gouvernementabilité néolibérale ? », Raisons politiques, n° 28, novembre 2007, pp. 49-65.

[2] Sur le lien entre décomposition sociale du monde ouvrier et violences urbaines, voir S. Baud et M. Pialoux, Violences urbaines, violence sociale. Genèse des nouvelles classes dangereuses, Fayard, 2003 et G. Mauger, « Disqualification sociale, chômage, précarité et montée des illégalismes », Regards sociologiques, n° 21, 2001, pp.79-86.

[3] Voir mon livre (La révolution sécuritaire (1976-2012)), Editions Champ social, 2013) et L. Bonelli, « Emballement sécuritaire en France. Urgences sociales, outrance sécuritaire », Le Monde diplomatique, septembre 2010.

[4] Voir A.G. Hargreaves, « De la victoire de la gauche à la percée de l’extrême-droite : l’ethnicisation du jeu électoral français », Histoire@politique, n° 16, janvier-avril 2012.

[5] Rapport d’information sur La violence des jeunes dans les banlieues, présenté par J. Dray, Assemblée Nationale, session ordinaire de 1991-1992, n° 2832.

[6] Un nouvel horizon. Projet socialiste pour la France, Le débat, Gallimard, 1992, p.82.

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3 réflexions sur “L’État policier c’est maintenant ! Brève histoire de la conversion sécuritaire de la gauche.

  1. La (bonne vieille) stratégie sécuritaire de Manuel Valls. – Nicolas Bourgoin

  2. demonstration irrefutable contre laquelle l umpsfn en place depuis si longtemps a seulement une mauvaise foi natuelle a afficher

    droit de propriete de surveillance et d ingerence dans la vie de chacun au nom de la securite pour s assoir durablement aux commandes

    quel reve derisoire fait par un nid de serpents qui se mordent la queue

    pardon pour la coquille il me semble une petite omission du mot part apres le terme grande juste avant la deuxieme notes

  3. Παρίσι – Αθήνα: Η ασφάλεια στην πόλη μέσα από τις πολιτικές των δημοτικών αρχών | Αριστερή Κίνηση Εργαζόμενων Αρχιτεκτόνων

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