Homicides : Valls a la mémoire courte

Cet article, initialement publié à cette adresse le 24 janvier 2013, trouve sa place sur ce blog en raison du sujet traité. Je tiens à remercier CÉDRIC MATHIOT, journaliste, pour l’usage qu’il a fait de mon livre au sein de son article.

Par CÉDRIC MATHIOT

«La seule bonne nouvelle, et elle est de taille, c’est que les homicides en France ont atteint leur plus bas niveau historique !» Manuels Valls sur RTL

INTOX

C’est une habitude : quand tombent les indicateurs annuels de la délinquance au mois de janvier, les ministres de l’Intérieur fouillent dans la mêlée statistique pour piocher LE chiffre à la baisse qui sera mis en avant devant les micros. Cette année, Manuel Valls a choisi le nombre d’homicides. Voilà ce que disait le ministre de l’Intérieur sur RTL : «La seule bonne nouvelle, et elle est de taille, c’est que les homicides en France ont atteint leur plus bas niveau historique !»

DESINTOX

La voilà, la bonne nouvelle de la cuvée 2012 : il n’y aurait donc jamais eu aussi peu d’homicides en France. De fait, les forces de l’ordre n’en ont jamais comptabilisé aussi peu : 665. Pour autant, il y a matière à nuancer un peu le satisfecit du ministre. La première raison tient aux conditions d’enregistrement de la délinquance en 2012. La gendarmerie a adopté il y a un an un nouvel outil qui semble avoir affolé les statistiques. Ce qui se traduit pour certains faits de délinquance par un déroutant décrochage entre les zones gendarmerie et les zones police. Les homicides pourraient être concernés. Ils stagnent en zone police (- 2,3%) mais plongent en zone gendarmerie (- 22,4%). Dans le même temps, les tentatives d’homicides en zone gendarmerie ont explosé (+ 34,6). D’où la prudence de l’Observatoire national de la délinquance (ONDRP), qui se demande si les chiffres n’ont pas été impactés par les nouvelles pratiques… et suggère de ne pas comparer le chiffre global de 2012 à celui des années précédentes. Une mise en garde que Valls a ignorée.

Mais au-delà de cette incertitude sur le décompte de 2012, c’est l’affirmation que le chiffre constitue un plancher historique qui pose question. Valls se base donc sur les statistiques des forces de l’ordre, qui ne remontent que jusqu’à 1972. Un peu court pour parler de «plus bas historique». Or, il existe deux autres sources qui offrent une vue plus ample. La première est la statistique sanitaire – recensement des causes de décès – qui isole les homicides depuis 1930, relayée par l’Inserm depuis 1968. Une autre source est celle des condamnations pour homicide par la justice, qui permet, elle, de remonter à 1825.

Chaque indicateur a ses avantages et limites : la statistique sanitaire présente un défaut d’exhaustivité, notamment parce que certains instituts médico-légaux ne transmettent pas les causes de décès pour raison de confidentialité. La statistique judiciaire laisse par définition de côté les homicides dont on n’a pas retrouvé le coupable. Par ailleurs, elle renseigne sur le nombre de condamnations, lequel n’est pas le nombre de victimes (une seule personne peut avoir été condamnée pour le meurtre de plusieurs victimes ; voire plusieurs personnes peuvent avoir été condamnées pour le meurtre d’une seule victime). En revanche, la justice est plus à même de juger de ce qui doit être ou pas qualifié d’homicide (c’est-à-dire l’intention de donner la mort) et de violences ayant entraîné la mort (sans volonté de la donner). Ces réserves montrent qu’aucune des trois sources ne peut donner LE chiffre vrai, et expliquent aussi les différences de chiffres bruts entre elles : en 2010, l’Inserm recense 399 décès par homicide, le ministère de la Justice 437 condamnations pour homicides, et les statistiques du ministère de l’Intérieur évoquent 675 homicides constatés.

Pour autant, ces courbes présentent des évolutions concordantes. Par exemple, elles s’accordent toutes trois à situer le plus haut niveau d’homicides au milieu des années 80. On peut donc regarder les sources sanitaires et judiciaires pour essayer de valider l’affirmation de Valls. Le chercheur Nicolas Bourgoin (1) a compilé les chiffres sur une longue période : que montrent-ils ? Qu’après une baisse continue, le plus bas historique semble avoir été atteint au milieu des années 50. Selon les statistiques sanitaires, le nombre d’homicides était de 205 en 1951. Les condamnations par la justice disent à peu près la même chose : le plus bas historique est en 1953, avec 169 condamnations.

Dans les deux cas, en rapportant ces données à la population française de l’époque, on arrive à un taux d’homicide par habitant inférieur à ce qu’il est aujourd’hui. L’explication, selon le spécialiste Laurent Mucchielli, est notamment démographique : elle est liée aux pertes subies pendant la Deuxième Guerre mondiale, qui a frappé la population des jeunes hommes. Or, c’est dans cette population que se trouve la grande majorité des auteurs d’homicides. Dit autrement : le réservoir de «tueurs potentiels» était à cette époque à un niveau exceptionnellement bas. Après une stagnation, le nombre d’homicides commence à remonter au début des années 70, jusqu’au milieu des années 80. Depuis, les statistiques déclinent. Mais sans rejoindre toutefois le plus bas historique des années 50.

(1) A paraître : «la Révolution sécuritaire (1976-2012)», éditions Champ Social.

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